Les fantômes de l’écran

«Scarface» de Brian De Palma, ou Shakespeare dans 
la coke

Le remake de Brian De Palma, c’est la critique acerbe du rêve américain, présenté comme la pire des drogues dures. Et le jeu shakespearien d’Al Pacino. Tous les lundis et mercredis de l'été, notre chroniqueuse explore les classiques du cinéma et comment ils nous parlent (ou non) encore aujourd’hui

D’abord conspué par la presse pour sa violence et sa grossièreté, Scarface (1983) a été réhabilité au fil des ans par plusieurs générations d’aficionados qui se repassent ses scènes cultes: le sanglant règlement de comptes à la tronçonneuse; la leçon de drague qui est aussi une leçon politique; l’ascension du héros en quelques plans rythmés comme une machine à compter les billets, et surtout le massacre final, filmé à la fois comme un opéra furieux et un jeu vidéo (il le deviendra en 2006), où le héros semble être devenu son avatar paroxystique.

Mais le film de Brian De Palma, écrit par Oliver Stone, est bien davantage qu’une succession de scènes. C’est une critique acerbe du rêve américain, présenté comme la pire des drogues dures. On y goûte et on en meurt.

Avec ce remake respectueux du film éponyme de Howard Hawks (1932), De Palma a la bonne idée d’actualiser le propos: l’alcool de la prohibition a été remplacé par la cocaïne, et l’immigré italien par le réfugié cubain. Du coup, il invente un nouveau personnage de gangster qui inspirera toute la culture hip-hop, qui voit en lui une icône de la virilité – à croire que personne n’a vu la seconde partie.

Paranoïaque, violent, égocentrique, incestueux, obsédé par le contrôle, habité par la vengeance et le meurtre, Tony Montana ne parle pas, il invective, injurie, menace. Il mitraille de «fuck» toutes ses phrases; on en compte 207. La répétition de l’insulte, en particulier de la métaphore anale, illustre le mental en boucle de ce Néron de la coke qui, puéril et mégalomane, a eu le malheur de ne pas écouter les leçons de son maître: on ne touche pas à ce qu’on deale.

Construit en deux parties distinctes, le film accompagne l’ascension et la chute de son héros: plus l’action avance, plus Montana s’immobilise. Plus le monde est à lui, plus son espace se confine. Plus ses ambitions sont accomplies, plus sa psychose augmente.

De sa chemise Hawaii achetée au marché à ses costumes signés à 2000 dollars, Al Pacino réussit à rendre attachant un personnage en tous points exécrable. Il dit s’être inspiré du Richard III de Shakespeare. Un film culte, c’est évident. Un grand classique? C’est certain.


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