Caroline Miller

Se désangoisser pour être innovant

A quoi reconnaît-on désormais un Suisse? A son angoisse! Réponse choc, lestée d’un fond de vérité, tout particulièrement dans certains secteurs comme celui des banques. Je le constate presque tous les jours dans le regard de certains de mes candidats ou interlocuteurs

Jean-Paul Mari, journaliste au Nouvel Observateur, a publié un article sur le site des Grands Reporters qui vous interroge vraiment sur l’avenir de la Suisse, mais qui vous donne aussi une bonne analyse des causes de ces angoisses que l’on ressent aujourd’hui auprès de nombreuses personnes travaillant, ou ne travaillant plus car au chômage, en Suisse.

Tous les jours je travaille avec ces professionnels des banques ou issus du secteur: des personnes en activité ou en transition de carrière. Mais je travaille également avec leurs prestataires de services comme les restaurants, les bars, les sociétés informatiques, les sociétés d’outplacement, les psychologues, les psychiatres, les médecins; ou alors tout simplement leurs proches. Et je constate ceci: l’angoisse est partout, à divers degrés, exprimée ou non – mais on la sent.

Il ne faut pas sous-estimer l’impact actuel de l’angoisse des banquiers, car les dommages collatéraux seront gigantesques. Ce ne sont pas juste les banquiers qui sont dans la tourmente, mais nous sommes tous touchés indirectement. Cette fin du secret bancaire et toutes ces problématiques fiscales ne sont que la pointe de l’iceberg du changement profond que subissent la Suisse et toutes les valeurs sur lesquelles elle s’est construite au cours de ce dernier siècle.

Bien qu’il n’y ait aucun lien avec la thématique, cela me fait pourtant un peu penser à cette loi du «Mariage pour tous» en France qui a fortement ébranlé les valeurs intrinsèques de la France traditionnelle. Notre loi «Mariage pour tous» a été la fin du secret bancaire et l’atteinte à notre neutralité. Nos valeurs fondamentales sont aujourd’hui ébranlées, voire même pratiquement détruites, et en conséquence les professionnels du secteur bancaire l’expriment à l’intérieur d’eux par de fortes angoisses et non pas par des manifestations dans les rues comme en France ou ailleurs. Le Suisse reste discret et garde tout pour lui, au prix de «burn-out» et de dépressions.

Dans une interview sur la BBC, le PDG de Deutsche Bank s’était exprimé en 2012 sur la problématique des bonus et avait utilisé une expression que nous pourrions aujourd’hui aussi appliquer à ce qui nous arrive à tous sur les places financières de Genève et de Zurich: «the social time bomb».

Rappelez-vous que le secteur financier au global pèse pour près de 14% du PIB suisse et emploie approximativement 180 000 personnes dont 110 000 (130 000 selon d’autres chiffres) dans le secteur bancaire, soit environ 5,6% de la population active suisse. Le secteur bancaire est un pilier majeur de l’économie suisse.

Martina Schriber, Senior économiste à Bâle, précise dans un de ces articles que «l’importance du secteur bancaire dans l’économie suisse a même plus que doublé en 25 ans. En tant qu’employeur, le secteur bancaire joue un rôle plus modeste, puisqu’il n’occupe que 3% des personnes actives; toutefois, si l’on considère le salaire horaire moyen, les banques restent parmi les employeurs les plus attractifs de Suisse. Les personnes qui y travaillent ont donc un poids économique considérable, tant comme contribuables et consommateurs qu’à cause de leurs qualifications élevées. Les banques sont, en outre, d’importants employeurs indirects, par exemple pour les fournisseurs de technologies de l’information et de la communication (TIC).»

Le journaliste Yves Genier écrit le 22.4.2013 dans L’Hebdo: «Et que se passera-t-il en Suisse lorsque la bulle de peur du secret bancaire aura explosé? La toute fraîche conversion de l’Association suisse des banquiers (ASB) à l’échange automatique d’informations fiscales ouvre une nouvelle ère. Certes, ce n’est pas pour demain et les banques auront largement le temps de s’y adapter, lorsque ce n’est pas déjà fait. Mais l’effondrement définitif du mur du secret pourrait mettre un terme à la crispation de la place financière helvétique sur la question de la protection de la sphère privée. Et libérer les esprits, les rendre enfin plus ouverts à l’aventure, plus inventifs. Pour rendre les financiers aussi innovants que tous les autres entrepreneurs de l’économie réelle.»

Le journaliste a raison, cette fin pourra nous libérer de nos angoisses et nous rendre enfin vraiment libres de démontrer à quel point notre Suisse et nos compétences ont été bâties depuis des siècles sur de l’innovation, du courage et un fort sens entrepreneurial. Ainsi je l’espère, en 2014, un Suisse sera à nouveau reconnu pour sa créativité et son innovation comme aux XIXe et XXe siècles. Vive Guillaume Tell!

Caroline Miller, fondatrice et directrice, Head to Head, Executive Search & Public Relations, cabinet de recrutement de cadres dirigeants

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