Depuis le début de la crise financière que nous traversons et qui montre une nouvelle fois le poids économique des Etats-Unis dans le système financier international, la référence au krach de 1929 revient fréquemment dans les commentaires. C'est un miroir déformant, car il y a à la fois des similitudes et des divergences avec la situation actuelle.

Les conditions géopolitiques et économiques ne sont pas identiques, la globalisation des marchés est aujourd'hui plus forte, la croissance des BRIC (Brésil, Russie, Chine et Inde) et des marchés émergents est sans commune mesure avec la situation de ces pays il y a 80 ans, le «shadow banking» et les crédits moins régulés n'existaient pas à l'époque, et les instruments financiers sont bien plus sophistiqués. Néanmoins, la référence à la crise de 1929 mérite que l'on s'y penche de plus près. Elle aurait pu signifier l'arrêt de mort du système capitaliste et marqua un tournant de l'histoire du XXe siècle.

Sans le krach de 1929, Hitler n'aurait sans doute pas pris le pouvoir en Allemagne (austérité économique et chute de Weimar), la Seconde Guerre mondiale n'aurait peut-être pas eu lieu (isolationnisme américain et réarmement allemand), l'Occident ne se serait pas affaibli idéologiquement face au bloc soviétique (révolutions marxistes-léninistes et utopie de l'homo sovieticus au moment de la Guerre froide), l'instabilité chronique du système monétaire international n'aurait pas conduit aux accords de Bretton Woods (abaissement des barrières commerciales, régulation du commerce international), et... l'Europe ne se serait pas constituée (pas de réparations demandées aux vaincus, plan Marshall, réconciliation franco-allemande)!

Dans son fameux livre, The Great Crash, 1929 (publié en 1954), John K. Galbraith rappelle que les Américains, à l'époque, étaient optimistes et convaincus de vivre dans un pays où la prospérité serait quasiment éternelle. Quelle similitude avec les prémices de la crise actuelle! Washington avait imposé sa pax americana. La science, la technique et l'industrie étaient les piliers de cette richesse, alimentée par le boom spéculatif, et l'expansion commerciale semblait infinie. Dans cette atmosphère euphorique, de plus en plus de gens souhaitaient participer à la fête, se mettant à emprunter, à spéculer, et le système tout entier s'emballa. Près de 10 millions d'Américains avaient investi des capitaux en bourse en 1929. De 3,5 milliards de dollars d'emprunts en 1927, le montant passa à 7 milliards de dollars à la veille du krach.

Au niveau des outils financiers, les types de levier étaient doubles, triples, quadruples, voire plus. C'est une autre similitude avec la crise actuelle. Des sociétés d'investissement à capital fixe étaient créées dans le seul but d'acheter, détenir et négocier des valeurs en émettant des actions et des obligations, en général à taux fixe. Les gains des hausses de cours dopaient la valeur de l'action ordinaire de la société acheteuse (premier levier). Ces sociétés créaient d'autres sociétés d'investissement qui émettaient elles-mêmes des actions et des obligations dont les ventes stimulaient l'action des sociétés mères (deuxième levier), et ainsi de suite. Ces architectures financières se multipliaient et les effets de leviers étaient considérables. Ces bénéfices permirent à des novices d'acheter des chemins de fer ou même des compagnies d'électricité dans le Midwest!

Seule ombre au tableau: l'effet de levier pouvait fonctionner dans l'autre sens... Ce qui se produisit lors du Jeudi noir du 24 octobre 1929, premier jour du désastre et de l'effondrement du marché. Trois semaines plus tard, la valeur globale des actions avait chuté de moitié, balayant l'édifice fragile de la prospérité. La chute et la raréfaction du crédit pour les investisseurs et les entreprises est une autre similitude avec la situation actuelle.

Avant le krach, deux banques cessaient chaque jour leurs activités. En 1929, 642 banques firent faillite. En 1930, plus de 1300 disparurent et près de 2300 en 1931. En 1932, l'industrie américaine fonctionnait à 54% de son niveau d'activité de 1929. La descente aux enfers fut terrible, et quelque 100000 faillites disloquèrent la société américaine.

Le pays comptait 6 millions de chômeurs en 1930, pour atteindre 13 millions en 1932, sur une population de 122 millions d'habitants. Alors que l'indice de production industrielle était de 100 en 1929, il avait chuté à 63,4 en 1932. Les ventes des principaux biens de consommation, notamment les radios et les voitures, s'effondrèrent. Le désarroi était général. Le taux de natalité baissa et il y eut 250000 mariages de moins en 1932 qu'en 1929. La Grande Dépression s'étendit aux pays industrialisés du monde entier. Autre similitude avec la crise actuelle, qui démarre au centre (New York) et se transmet à la périphérie.

Mais les Etats-Unis ont su relever le défi de la plus grande crise économique de leur histoire. Elu triomphalement en 1932, trois ans après le krach, le démocrate Franklin D. Roosevelt - un grand communicateur - lança son New Deal, un mélange de pragmatisme et d'optimisme, de discours encourageants et rassurants, et d'émulations créatrices qui contribuèrent à relancer la société américaine. Comme l'a dit Sénèque, «c'est quand on n'a plus d'espoir qu'il ne faut désespérer de rien». Nous n'en sommes pas là.

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