Opinion

De qui se moquent les assureurs?

Les assureurs et le pouvoir politique doivent cesser de faire croire à la population que des soins au rabais «ne porteront aucun préjudice à la haute qualité des soins ambulatoires», explique le docteur Alain Lironi à propos de la 2e révision TarMed

En lisant l’article de Pius Zängerle intitulé «Brutal, le Conseil fédéral?» paru dans Le Temps du 16 mai 2017, j’apprends avec stupeur que le Conseiller fédéral, Alain Berset, «a fondé son intervention tarifaire sur les recommandations de curafutura», qui est une association fondée par les assureurs et qui regroupe la CSS, Helsana, Sanitas et la CPT.

Dans son article, Pius Zängerle trompe le public lorsqu’il prétend que les médecins vont continuer à gagner leur vie correctement après l’entrée en vigueur de la modification de l’ordonnance sur la fixation de structures tarifaires dans l’assurance-maladie (2e révision TarMed) proposée par le Conseil fédéral. En effet, les nouveaux tarifs ne tiendront plus compte des années d’études et des importantes responsabilités des médecins. Les médecins seront payés au même tarif qu’un manœuvre qualifié.

Exemples de tarification

Trois exemples tirés de ma pratique chirurgicale ambulatoire quotidienne en qualité de chirurgien-pédiatre le démontrent:

• Premièrement, pour une hernie inguinale unilatérale, le prix du TarMed actuel est de 216,69 francs pour une opération d’une durée de 60 minutes, alors que le temps prévu par les assurances actuellement pour effectuer ce geste est de 37 minutes.

• Deuxièmement, pour une cryptorchidie (descente de testicule coincé), le prix du TarMed actuel est de 271,03 francs pour une opération d’une durée de 90 minutes, alors que le temps prévu par les assurances actuellement pour effectuer ce geste est de 50 minutes.

• Troisièmement, pour une circoncision, le prix du TarMed actuel est de 108 francs pour une opération d’une durée de 45 minutes, alors que le temps prévu par les assurances actuellement pour effectuer ce geste est de 20 minutes.

Baisse de 20 à 30%

Je précise que le temps habituel réel mentionné est celui que j’utilise en moyenne, après plus de vingt ans d’expérience, pour trois interventions courantes, sans tenir compte des aléas du bloc opératoire (retard, difficultés pour trouver une voie veineuse chez les enfants, etc.).

La vérité est que le TarMed a déjà été, à plusieurs reprises, dévalué

Ces chiffres correspondent au tarif actuel. La baisse sera de 20 à 30% après les changements projetés. Quand l’assureur prétend que les temps prévus sont beaucoup trop longs dans le TarMed actuel, il fait une généralité inacceptable car dans bien des situations, notre temps est totalement sous-évalué. De plus, le coefficient qui permettait de tenir compte de notre niveau de formation postgraduée (plus de dix ans pour un chirurgien-pédiatre) est supprimé, dévaluant encore plus nos consultations: cela va totalement à l’encontre du souhait de Zängerlé, qui est de «privilégier les entretiens entre patients et médecins»! A noter qu’il en va de même pour les médecins de famille et les pédiatres, dont plusieurs demandes de corrections des «défauts de ce tarif dépassé» ont été balayées par Alain Berset. Pire, les défauts seront même aggravés par le futur tarif.

Les cantons passeront à la caisse

Il ne fait aucun doute qu’une révision du tarif s’impose. Toutefois, elle doit être juste et non pas dictée par des intérêts partisans qui recherchent uniquement une diminution des coûts sans tenir compte des conséquences tant sur la pratique médicale que sur la population. Les impacts importants seront notamment une baisse de la qualité des soins offerts aux patients, une médecine à deux vitesses, le rationnement des soins, les conséquences financières négatives pour les hôpitaux publics qui vont également souffrir de cette situation car ils ont massivement développé la chirurgie ambulatoire et les risques de licenciements du personnel. Pour les hôpitaux publics, la solution sera de revenir aux hospitalisations d’antan et ce sera aux cantons de passer à la caisse (ils paient 55% des coûts des hospitalisations). Je vous laisse deviner le grand gagnant de ce jeu de chaises musicales orchestré par l’OFSP!

Enfin, oser affirmer, comme l’a fait Pius Zängerle dans son article, qu’il s’agira simplement pour les médecins, comme toutes les autres professions l’ont subi ces dernières années, «d’une année sans hausse de salaire» est inadmissible: la vérité est que le TarMed a été fondé sur des revenus de 1994 et a été, à plusieurs reprises, dévalué, notamment par les baisses des valeurs du point tarifaire. Il s’ensuit que le revenu des médecins n’a pas augmenté depuis de très nombreuses années, contrairement à ce qu’essaie de faire croire Pius Zängerle. C’est à présent aux assureurs et au pouvoir politique de cesser de faire croire à la population que des soins au rabais «ne porteront aucun préjudice (à la haute qualité) des soins ambulatoires».


* Au nom du Bureau de l’Association des médecins du Canton de Genève composé de Docteurs Michel Matter, Didier Châtelain, Alain Lironi et Joachim Karsegard

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