Nous n’étions pas préparés! Les gouvernements sont fautifs! Pourtant, tout le monde savait! Quelle impéritie! Il faudra rendre des comptes… Voilà les propos qui reviennent sans cesse, sous forme de constats ou d’accusations, sur les réseaux sociaux en particulier, plus souvent concernant certains pays que d’autres. On ressort les exactes prévisions de celui-ci ou de celle-là, datant de bien avant le coronavirus: Bill Gates, la CIA, le professeur Machin, le politicien Chose… Certains textes sont effectivement prémonitoires, prouvant des esprits éclairés, rompus à l’analyse des signes faibles ou forts. Cependant, nos dirigeants ne sauraient anticiper toutes ces prédictions car, si elles se révèlent exactes, nul ne leur en fera crédit, mais si elles n’adviennent pas, on imagine la curée. 

Prenons un exemple bien connu. Après le dernier conflit mondial et les dramatiques épisodes d’Hiroshima et de Nagasaki, alors que la guerre froide aurait pu devenir très chaude au contraire, la Suisse a imposé la construction d’abris antiatomiques. Ils se sont avérés inutiles et sont devenus l’objet de risées nationales et internationales. Cet investissement, justifié face à un risque nullement improbable, a été a posteriori jugé dispendieux et ridicule. On a même accusé le lobby des cimentiers d’en être à l’origine!

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On est toujours trop prévoyant face aux événements qui ne surviennent pas et imprévoyant lorsqu’ils arrivent car le propre des crises est justement d’être inattendues. Si nous avions eu dans nos hôpitaux des masques, des solutions hydroalcooliques, des tests de dépistage et des respirateurs en grand nombre, on ne parlerait pas depuis trois mois de ce coronavirus. Les moyens mis en œuvre auraient permis de le confiner, lui, plutôt que les populations. Mais nous n’avions pas les outils nécessaires, on peut le regretter.

Dès lors, les Etats vont se munir de réserves. Pourtant, que ferons-nous de millions de masques face à un virus qui déciderait de s’attaquer à nos intestins, exigeant plutôt une provision de langes. Et quand bien même nous nous serions préparés pour la prochaine épidémie, ce sera peut-être un tremblement de terre qui surviendra, une comète qui heurtera la planète, une guerre qui éclatera, une invasion extraterrestre… A se prémunir sérieusement contre toutes les éventualités désastreuses, nous ne vivrions plus, confinés dans nos peurs, enterrés dans nos bunkers. D’excellents romans de science-fiction ont décrit ce qui peut en résulter.

Faut-il pour autant accepter le fatum des anciens? Non, évidemment. Ce qu’il nous faut veiller à avoir, c’est, à tous les niveaux de la société, une organisation capable de s’adapter, de fournir, de faire face. Nous devons être capables de fabriquer chez nous les biens de première nécessité. Les citoyens doivent avoir le sens des responsabilités et le civisme chevillé au corps. Les gouvernements doivent être capables de prendre des décisions et de rester unis pour les faire respecter. C’est à cette aune que seront jugés les différents pays atteints par la pandémie: la pertinence de l’action de leurs dirigeants, la justesse des mesures prises, le calme des populations, l’aptitude à soigner, à fabriquer, à nourrir, à sauver. Et, ensuite, c’est essentiel, la résilience de leur économie. Au lieu de rabâcher la signification de l’idéogramme crise en chinois (danger + opportunité), souvenons-nous que ce mot vient du grec ancien, krisis, signifiant jugement et décision.

Enfin, espérons que le Covid-19 fera cesser les plaintes concernant les coûts de la santé. Face au niveau élevé des primes, tous crient au scandale (et il y en a quelques-uns effectivement), mais nul ne martèle cette vérité toute simple que rien n’est plus précieux que la santé. Pour preuve, nous venons de lui sacrifier 3% du PIB mondial, 9000 milliards selon le FMI. Le nombre actuel étant de 140 000 morts sur l’ensemble de la planète, et même s’il devait malheureusement doubler, je vous laisse calculer ce que vaut une vie humaine. Nos primes LAMal, à côté, font figure d’oboles!


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