Le week-end dernier, un million (!) de personnes se sont entretenues, via vidéoconférence… avec des anguilles japonaises. La réponse, pour le moins cocasse, à un appel lancé par l’aquarium Sumida de Tokyo. Constatant avec inquiétude que ses anguilles jardinières, poissons freluquets aux allures de brins d’herbe, étaient devenues farouches depuis le début du confinement et ne sortaient plus volontiers leur tête du sable, l’équipe a proposé au public de leur rappeler à quoi ressemble un visage humain. Un numéro a été mis à disposition durant trois jours, et un téléphone collé contre la vitre de l’aquarium. Une seule consigne: leur parler doucement.

Ces anguilles, c’est un peu moi. Dans mon bocal, pas de limon au sol mais un canapé et une table, sur lesquels je m’affale ou télétravaille dans un tournus sans fin et désormais familier. Comme elles, je me suis déshabituée à voir du monde, le nombre d’individus réellement approchés devant se monter à six – même si, contrairement aux anguilles, ces rencontres se sont heureusement déroulées sans plexiglas. Et maintenant que la première vague de déconfinement s’annonce, je suis étrangement partagée: soulagée, reconnaissante, oui, mais timidement.

Céréales et balades

Ce que la théorie de l’évolution nous avait appris, le coronavirus l’a confirmé: l’être humain est un champion de l’adaptation: à la mi-mars, l’annonce du confinement nous laissait abasourdis et nos vies, chamboulées. C’était il y a seulement deux mois – on croirait à une éternité. Une éternité durant laquelle nous nous sommes tant bien que mal construit de nouvelles routines, céréales à midi, balade le soir et Skype du dimanche, histoire de retrouver un semblant de normalité. Je n’aurais jamais cru m’y faire aussi vite.

Plus facile évidemment lorsqu’on fait partie des privilégiés, qui n’ont connu aucun symptôme ou décès dans la famille, qui n’ont eu ni entreprise ni enfants en bas âge à gérer jusqu’à l’épuisement. Je suis de ceux pour qui le confinement s’est déroulé sans grands désagréments, et qui doivent désormais sortir de l’abri rassurant qu’ils s’étaient construit. Sans savoir ce que l’extérieur post-Covid-19 leur réserve.

Muscles engourdis

Ai-je vraiment envie de retourner au restaurant? Me lever à nouveau une heure plus tôt, réapprendre à me maquiller et à bavarder à la machine à café, tout ça pour affronter un open space à moitié déserté? Prévoir un semblant de programme pour le week-end quand l’incertitude et le carpe diem ont dominé mon agenda ces deux derniers mois? A l’image de mon corps qui n’a plus vu la couleur d’un fitness depuis des semaines, certains de mes muscles sociaux semblent s’être relâchés. Me laissant à mi-chemin entre l’excitation et l’appréhension, la flemme et le malaise.

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Les psychologues l’ont prédit, eux aussi: le déconfinement ne se fera pas sans traumas. Agoraphobie chez les uns, tendances hypocondriaques chez les autres, addictions reparties de plus belle. Frustrations aussi, puisque la «normalité» ne sera, pour quelques mois encore, que l’ombre d’elle-même.

Le retour à la vie, qu’elle quelle soit, reste bien sûr une victoire réjouissante. Mais pas si facile à célébrer avec des jambes et l’esprit engourdis. Il paraît qu’à Tokyo, les anguilles jardinières se montrent déjà un peu plus téméraires. Je devrais peut-être lancer un appel…


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