Comment se remplit l’Entonnoir fatal

La physique ouvre l’esprit. Etienne Klein, qui passe son temps à expliquer les quantas à ceux qui n’y comprennent rien*, est aussi un grand maître des anagrammes. L’autre jour, de sa voix menue, il a révélé qu’avec les lettres de «Front national» on peut aussi écrire «L’Entonnoir fatal». Naturellement, une meute d’anonymes hashtagués a aussitôt accusé le physicien facétieux d’être vendu à l’anti-France. C’est qu’ils n’y comprennent rien, eux non plus. Car l’anagramme kleinien – est-ce un effet du trou de ver? – fournit un dévoilement lumineux: la doctrine nouvelle du Front national peut être décrite comme une bouteille bleu marine, surmontée d’un entonnoir largement évasé pour recueillir des gouttelettes qui prétendaient ne pas vouloir y entrer. Traduction non quantique: le discours de Marine Le Pen est celui, on va le voir, de ses adversaires.

Le père, œil de verre et verbe tonitruant, avait au début réuni dans sa large embrasse les rescapés de Vichy, les vaincus de l’Algérie française et les petits commerçants rageurs de Pierre Poujade. Il a mené sa barque frontiste, avec des hauts et des bas, au gré des bourrasques qu’il déclenchait lui-même, contre les immigrés du sud, contre le gaullisme, contre les marxistes, avec de temps en temps, en passant, un coup de griffe aux juifs.

Puis la crise est venue, qui a laissé la France à poil, en durable désarroi.

La fille a repris le faisceau des mains du Vieux, tenant papa au bout d’une longue laisse, pour qu’il n’aboie pas quand elle écoute. Et elle a tendu l’oreille. Ce qu’elle a entendu, chacun peut l’entendre en parcourant les ­territoires politiques français morcelés.

Les plus proches voisins, d’abord. Nicolas Dupont-Aignan et son mouvement «Debout la République», dont l’audience n’est pas négligeable, veulent balancer l’euro, restaurer la souveraineté nationale de la France en déshabillant les traités européens et dresser un barrage, comme d’autres, contre «l’immigration massive».

Le programme de la «Droite forte» n’est pas très différent. Ce courant de la très mal en point UMP, animé par le remuant Guillaume Peltier, veut par ailleurs supprimer le droit de grève des enseignants. Il représente un tiers des militants du parti post-gaulliste, et met mal à l’aise les barons qui dénoncent ses «idées extrémistes». Dans le même parti, Henri Guaino, ex-plume de Nicolas Sarkozy, est si hostile à la construction européenne qu’il a fait campagne contre ses propres candidats aux élections récentes.

Guaino conduit à Jean-Pierre Chevènement, son cousin de gauche. Car quand on écoute l’ancien ministre de la Défense (entre autres) de François Mitterrand, rien ne semble le séparer du député UMP: même hostilité à l’Union européenne et à l’euro, même volonté de repli national. La pensée de celui que ses amis appellent le «Che» est encore amplifiée par son infatigable porte-parole, l’historien Max Gallo. Hubert Védrine, autre ministre du président socialiste, n’est pas très loin non plus, et il n’a pas ces jours de mots assez cinglants pour ironiser sur ceux qu’il nomme – comme on le fait au Front – les européistes, forcément naïfs et fourvoyés.

Plus à gauche, Jean-Luc Mélenchon, imprécateur malheureux, fulmine contre la finance mondialisée qui écrabouille la nation et le peuple, et il jetterait l’euro aux orties si ses camarades ne le retenaient pas.

Ici ou là, on croise aussi un paquet d’intellectuels. Alain Finkielkraut, au premier rang, dont le verbe et la plume de Cassandre, admirables, décrivent de plus en plus sombrement ce qu’il tient pour un effondrement de la France, dont les habitants «de souche» seraient menacés par une immigration acharnée à détruire leur identité.

Régis Debray, l’ancien guérillero guévariste, n’a rien, lui, contre les immigrés. Mais il pleure aussi un peuple orphelin de son histoire et de lui-même, victime d’une classe dirigeante – «voyous à droite, médiocres à gauche» – affaissée dans la «superstition européenne». L’UE, dit-il, c’est la déconstruction de la République, soumise désormais aux «ectoplasmes» bruxellois et servilement alignée, en outre, sur les Etats-Unis par le truchement de l’OTAN.

Que Debray ait ramené il y a longtemps de Cuba et de Bolivie une détestation recuite du moloch américain, c’est bien connu. Mais il n’est pas seul. Toutes les voix ci-dessus citées ajoutent à leur refus de l’Union européenne un rejet des Etats-Unis, quel que soit l’occupant de la Maison-Blanche. Et depuis peu, tous ont manifesté, à un moment ou à un autre, de l’admiration ou du respect pour le muscle de Vladimir Poutine.

Comme Marine Le Pen. La France politique offre aujour-d’hui ce spectacle déconcertant: ouvrez l’oreille et vous entendez partout, de gauche à droite, les rancœurs et les refus du Front national. Comme si toutes ces paroles et tous ces écrits avaient été absorbés par l’Entonnoir fatal.

* France Culture, le jeudi matin, à 7h18.

Journaliste

En France, pour établir son programme, le Front national n’a qu’à écouter ses adversaires

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