Opinions

Se souvenir d'Idil. Par Jean-Philippe Ceppi

Une jeune femme Somalienne pétillante de vie, venue d'un pays ravagé par les flammes et la famine. Un havre de paix, un travail, des études en Suisse. Un mari présumé assassin qui, dans un geste de folie, préfère mettre fin à l'existence de son épouse, que de la laisser s'échapper. Si nous avons choisi de revenir sur le fait divers tragique qui a ému toute la région neuchâteloise il y a trois semaines, ça n'est pas par voyeurisme. C'est plutôt que la vie d'Idil, son parcours en Suisse et sa fin tragique méritent que l'on aille au-delà d'un communiqué de police laconique. Elle mérite, comme un dernier hommage que l'on peut rendre à cette jeune fille courageuse, que l'on s'arrête un instant et que l'on tire les enseignements de ce drame, quel que soit le dénouement de l'enquête.

Le premier enseignement, c'est notre immense difficulté à établir la communication avec des réfugiés, dont nous ignorons tout mais que nous côtoyons désormais chaque jour. L'émotion suscitée par la tragédie de La Chaux-de-Fonds se double d'une douloureuse impression de n'avoir pas su écouter les signaux d'Idil, d'avoir tardé à communiquer avec elle, à aller à la découverte de son monde. La difficulté à exprimer une douleur sincère au jour de l'enterrement, la peur de ne pas trouver «les mots justes», va de pair avec la crainte de l'inconnu, en l'occurrence, la Somalie, l'Afrique, la femme musulmane. Si le racisme naît souvent de l'ignorance, les bons sentiments, seuls, ne suffisent pas non plus à favoriser l'intégration. «A toi de faire le premier pas», assène-t-on aux requérants d'asile. N'est-ce pas à nous, au contraire, de tendre la main?

Le second enseignement, précisément, c'est que l'intégration des réfugiés les plus éloignés de notre culture est possible, lorsque l'échelle de corde est lancée. A Neuchâtel, à La Chaux-de-Fonds, des dizaines de gens ont déployé d'immenses efforts pour permettre à Idil de franchir des ponts avec succès, à l'école, sur son lieu de travail. Donner sa chance aux nouveaux arrivés, surmonter ses préjugés tout en respectant les singularités culturelles, mérite aussi un encouragement. Surtout en ces temps où gouvernement et administration glissent subrepticement vers la criminalisation systématique du requérant d'asile. Des gérants de maison de retraite découvrent, par exemple, les qualités d'accueil et d'humanité extraordinaires de leur personnel africain. En un miroir cruel sur notre propre décadence, dans ce domaine en tout cas.

Enfin, la mort d'Idil doit nous faire réfléchir à la dimension nouvelle d'une Suisse toujours plus métissée. Comme nos amis français ou anglais, qui ont quelques années d'avance, le thème de l'intégration doit faire l'objet de vrais projets, de vraies ambitions. Les écoles, les employeurs se trouvent souvent seuls confrontés à des situations complexes, à des univers inconnus qu'il n'est pas facile de comprendre. Condamner nos hôtes rescapés du malheur à l'exclusion et au ghetto, ou nourrir la Suisse de leur richesse et de ressources culturelles nouvelles, voilà l'enjeu.

Publicité