Vous vous comptez parmi les quasi-trentenaires désabusés qui, comme moi, s’apprêtent à ne jamais devenir propriétaires? Pas Demi Skipper. Cette Californienne de 29 ans, employée chez Buzzfeed, s’est récemment lancé le pari fou d’acheter une maison… avec une épingle à cheveux. Si, un simple sixtus. Sa méthode? Une série de trocs, élevant à chaque fois la valeur de l’objet. Et ça fonctionne: sur TikTok, où Demi documente ses acquisitions successives, on l’a dernièrement vue céder une maisonnette en bois pour une vieille Honda, elle-même échangée contre un… trio de tracteurs.

Négoce le plus ambitieux, mais aussi le plus viral, de l’histoire. Des milliers d’internautes suivent fiévreusement ses étapes – incarnations de notre passion collective pour le commerce alternatif. Qui a encore enflé depuis le début de la pandémie: le nombre d’objets vendus sur Ricardo.ch a battu des records en 2020 tandis que Marketplace, espace de vente entre particuliers sur Facebook, vient d’atteindre le milliard d’utilisateurs. Addictive, la seconde main?

Lire aussi:  Avec Marketplace, Facebook pourrait s’imposer sur le marché des annonces

Arrosoirs-lapins

Vous n’imaginez pas à quel point. Un déménagement et trop de temps sur les bras, je me suis retrouvée à fouiner dans les tiroirs sans fond d’Anibis & Cie. Si elles n’ont pas le charme olfactif des friperies, mi-cuir mi-grenier renfermé, les plateformes en ligne permettent de pister l’objet désiré sans franchir des montagnes de bric-à-brac. Mais bientôt, elles vous happent dans leur vortex de prix négociables, de photos fantaisistes et de scrolls infinis.

Mon butin? Une tringle de douche, un étendoir, une cafetière italienne, une enceinte Bluetooth. Et la chasse continue, alimentée par ce sentiment grisant d’avoir fait une affaire – il stimulerait les centres cérébraux du plaisir, selon les neuroscientifiques – et celui, flattant tout ego écolo qui se respecte, de consommer responsable. Rien ne se perd, tout se refile (même les arrosoirs roses en forme de lapin). Minuscules résistances à l’obsolescence.

Découvrir:  MyPrivateDressing, la mode en mode vertueux

Mais c’est au coin «gratuit» que ces plateformes se révèlent, là où les meubles qui ont vécu s’offrent à des inconnus. Comme mon vieux lit Ikea, endormi à la cave, qui soulage cette mère de famille épuisée par son divorce. Ou cette table de cuisine à retaper, devenue le projet d’une équipe de joyeux bricoleurs. Les échanges sont brefs mais ont des airs de passage de témoin, de ponts étrangement intimes entre deux existences. Alors on oublie les arnaques pour croire à un monde utopique. A un monde où une épingle achète une maison.


Chronique précédente

Vous êtes en crise de pré-trentaine? Remerciez Saturne

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.