A quoi bon être militant socialiste aujourd’hui en France? Ils doivent être nombreux, dans les fédérations et les sections PS, à s’interroger, au lendemain d’un premier tour de la primaire «citoyenne» chahuté par la faible participation (1,6 million de votants) et par l’incapacité de leur parti à présenter, dès dimanche soir, des chiffres validés sur le nombre des électeurs.

On savait le PS ébranlé par les dures réalités du quinquennat de François Hollande. Le premier enseignement de la primaire est que cette formation, comme son actuelle direction, sont déboussolées. La «dynamique» tant espérée après le renoncement du très impopulaire président de la République n’est pas au rendez-vous. La fusée Macron n’explose pas. L’heure des meurtres entre camarades, à coup d’accusations sur la laïcité ou le coût «irréaliste» du revenu universel de base, redevient d’actualité.

Double cercueil

Les observateurs politiques français et européens diront que ce n’est pas surprenant. Et ils ont raison. Partout en Europe, la social-démocratie traditionnelle est en crise. Entre «indignés» affairés à rêver de rupture et d’un autre monde, et «réalistes» enlisés dans la crise démocratique qui sévit sur le continent, les partis socialistes se retrouvent écartelés, le dos au mur, incapables d’offrir une alternative aux vents populistes de la gauche radicale et de la droite extrême. Mais le cas de la France mérite aussi une autre approche: plus historique et plus personnalisée. Car ce n’est pas seulement une certaine idée de la gauche que la présidentielle prochaine s’apprête à enterrer. C’est un double cercueil qui se referme dans ce caveau politique qu’est le siège parisien du PS, rue de Solferino: le cercueil de François Mitterrand et de Michel Rocard.

Mitterrand, tout juste devenu adhérent au Parti socialiste (crée en 1969 pour remplacer la SFIO après la débâcle présidentielle de la candidature de Gaston Deferre), avait pris le PS d’assaut en 1971, au Congrès d’Epinay.

Génial tacticien

Ce génial tacticien lui avait, sur une ligne de programme commun avec les communistes, réinsufflé l’envie du pouvoir et la capacité de l’emporter dans les urnes face à une droite gaulliste verrouillée dans «sa» cinquième République. Place aux batailles rangées d’appareil, à l’alliance avec le CERES de Jean-Pierre Chevènement, au quadrillage du terrain, à l’édification d’un mythe toujours porteur: celui d’une gauche capable de «changer la vie».

François Mitterrand mit le parti au service de sa conquête de l’Elysée, lui qui contesta tant la présidentialisation. Or qu’en reste-t-il? Rien. Le monde a changé. Le parti n’a plus de colosse. Lionel Jospin a gâché sa chance en 2002. François Hollande a transformé l’Elysée en café du commerce politique. Le socialisme monarchique est mort.

Le PS n’a plus de récit

Michel Rocard, disparu en juillet 2016, espérait encore avant sa mort avoir des héritiers. Il se plaisait à dialoguer, dans son bureau proche des Champs-Elysées, avec Emmanuel Macron. Et il n’oubliait pas que Manuel Valls s’est, toujours, situé dans son sillage. Erreur. Ce protestant qui symbolisa la «deuxième gauche» rêvait d’une puissance publique régulatrice, d’une économie sociale centrée sur la collectivité et non l’individu, d’une République sérieuse, économe, besogneuse.

Fin de partie là aussi. La nouvelle gauche de Benoît Hamon est celle de la rupture utopique assumée. Sa culture n’est pas celle du gouvernement. Tandis que Manuel Valls campe, lui, le désir assumé, mais bien peu séduisant, de rester aux affaires cahin-caha. Fils de scientifique, Rocard mettait la gauche et la France en équations. Il regardait le monde avec une infinie curiosité. Sa «deuxième gauche» était – Mitterrand le lui reprochait tant – complexe à l’image du monde et de la modernité. Or l’heure est aux solutions simples. Trop simples.

Mitterrand et Rocard enterrés, que reste-t-il aux socialistes français? Pas grand-chose, sinon cet héritage, et la puissance d’un appareil politique malmené, mais toujours opérationnel. Pour retrouver leur fierté et ne pas avoir peur de leur nouvelle identité, les Français, a-t-on beaucoup dit, ont besoin d’un «grand récit». Les socialistes, eux, ont perdu le leur.

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