Il était une fois

Au secours, Barry Goldwater revient, relooké

Les républicains américains ne sont pas nés extrémistes, ils se sont radicalisés sous l’influence toxique de Barry Goldwater lors de la campagne présidentielle de 1964, estime Joëlle Kuntz. Aujourd’hui, avec Donald Trump, rien n’a changé vraiment

Aussi ahurissant qu’il apparaisse, le phénomène Trump et autre Cruz ne tombe pas de nulle part. Il est la manifestation d’un extrémisme de droite qui habite profondément la scène américaine depuis les années soixante. Ses échecs dans la course à la Maison Blanche font oublier l’âpreté de la lutte au sein du parti républicain et les concessions que les modérés ont toujours dû faire aux allumés pour l’emporter. Concessions invariablement insuffisantes aux yeux des extrémistes qui s’estiment trahis et convoitent la revanche. Le journaliste Eugene J. Dionne* retrace opportunément l’origine du mouvement ultra conservateur dont le Tea Party fournit avec Donal Trump l’avatar le plus extravagant. (Ted Cruz ne dépassera pas l’Iowa).

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Les républicains ne sont pas nés extrémistes, ils se sont radicalisés sous l’influence toxique de Barry Goldwater lors de la campagne présidentielle de 1964. L’ancien sénateur démocrate de l’Arizona passé au parti républicain avait gagné la primaire de 1963 grâce à un livre, The Conscience of a Conservative, devenu le Nouveau Testament des ultras. Il y peignait le gouvernement comme l’ennemi de la liberté, d’où découlait entre autres la nécessaire suppression de la sécurité sociale, l’interdiction du contrôle syndical, la désaffiliation de l’ONU et, pour se défendre contre l’URSS, l’usage légitime de l’arme nucléaire tactique. Cinquante ans avant la création du Tea Party sous l’égide et la fortune des frères Koch, les bases programmatiques de l’ultra conservatisme étaient posées.

Goldwater n’a pas été élu. Son score contre Lyndon Johnson fut même l’un des plus bas du XXe siècle. Mais sa campagne a eu pour effet d’installer le parti républicain dans l’ancien Sud confédéré acquis jusqu’alors aux démocrates (encore ségrégationnistes). Ce changement de sociologie électorale a lancé la carrière de Nixon et de Reagan. Elus sur les promesses anti-étatistes maximalistes qui convenaient au Sud, ces deux-là ont déçu en prêtant l’oreille aux besoins des autres parties du pays, ne fût-ce que par réalisme arithmétique. Dès lors, les ultras leur ont attaché l’étiquette honteuse de «modérés», autant dire de renégats.

Le Goldwaterisme était la réaction de larges fractions du conservatisme contre l’Amérique du New Deal de Franklin Roosevelt et de ses successeurs. Le Tea Party en est la suite logique. Sa rhétorique, son idéologie, ses modes de communication et d’organisation qu’on voit comme des nouveautés sont en réalité des répliques de la rébellion républicaine des années soixante. Elles visent autant les courants gouvernementaux du parti républicain que les démocrates ou libéraux. Le centrisme est «politiquement, intellectuellement et moralement répugnant» écrivait déjà en 1955 William Buckley, le propagandiste le plus acharné de Barry Goldwater.

Vainqueur éventuel aux primaires, Donald Trump ne ferait sans doute pas mieux cet automne que son illustre prédécesseur. Mais ce serait à peine un soulagement. Le système électoral américain est ainsi conçu que s’il produit des présidents démocrates, il produit en même temps des Congrès républicains: quelque 40 millions d’électeurs mobilisés pour la présidentielle ne se dérangent pas pour les législatives. Pour le Sénat, le découpage électoral favorise les zones rurales blanches et conservatrices aux dépens des villes. Des sénateurs ne représentant pas plus de 11% de la population peuvent réunir les 41 votes nécessaires au blocage d’une loi. S’il gagnait cet automne, le parti démocrate aurait face à lui des chambres acquises aux insurgés républicains ou prises en otage par eux. Un républicain modéré n’aurait guère plus d’espace. Les Etats-Unis peuvent bien signaler leur modernité avec un président noir, une première femme peut-être après lui mais, à moins de retournements de l’électorat, le droit de gouverner ne leur est pas reconnu.


*Why the Right Went Wrong: Conservatisme – from Goldwater to the Tea Party and Beyond, Simon and Schuster, 2016

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