A quoi se mesure l'espoir d'une région? Au nombre de lettres que sa population adresse aux autorités. Ici, aux confins sibériens de la Russie, dans cette province perdue qu'est la Tchoukotka, les autorités se résument à un seul homme: Roman Arkadievitch Abramovitch, gouverneur de la région depuis le 24 décembre 2000, 34 ans, marié, trois enfants, et oligarque de profession.

La tradition bureaucratique soviétique a toujours privilégié chez ses administrés l'usage des plaintes et des requêtes écrites. Mais même à l'aune russe, le courrier destiné au jeune gouverneur prend des proportions dignes du Guinness Book: l'an dernier, lorsqu'il n'était encore que député à la Douma, Roman Abramovitch recevait à lui seul le quart de toutes les lettres adressées aux élus. Et depuis qu'il a été désigné à la tête de la province, l'une des plus pauvres de toute la Fédération de Russie, «RAA», comme l'appellent affectueusement ses concitoyens, en a déjà reçu plus de 9000 (la Tchoukotka a quelque 70 000 habitants)!

Ce sont des plaintes sur l'approvisionnement alimentaire, les loyers, des dénonciations de la corruption dans l'administration locale, des appels de détresse de retraités, de soldats ou de villageois oubliés.

Roman Abramovitch a donné pour consigne d'examiner chaque requête et d'en étudier le contenu. A jour fixe, son assistante personnelle, Larissa Ponomareva, et ses services reçoivent donc les intéressés venus parfois de très loin dans la province. Dès 16 heures, la file d'attente se forme et la réception est ouverte jusque fort tard dans la nuit. Car l'une des autres particularités de cette curieuse administration perdue au bout du monde est de travailler au rythme des séjours de son gouverneur. Comme Roman Abramovitch passe près de la moitié de son temps à Moscou, où il gère ses autres affaires, les deux semaines qu'il passe chaque mois en Tchoukotka contraignent les fonctionnaires régionaux, surtout les mieux placés d'entre eux, à des horaires inhabituels. «Passez donc samedi vers 22 heures», vous explique-t-on ainsi lorsque vous avez des formalités à accomplir. Et vérification faite, le secrétariat personnel de RAA répond encore au téléphone à minuit passé.

Les proches du gouverneur n'aiment pas trop évoquer ce zèle stakhanoviste. Car dans la mémoire des Russes, il rappelle un autre amateur du travail de nuit, Staline qui, durant ses dernières années de pouvoir paranoïaque, aimait à surprendre par téléphone au petit matin n'importe lequel de ses sujets pour l'interroger sur l'avance des tâches du quinquennat. Pour ne pas risquer de voir leur vigilance socialiste mise en défaut, d'innombrables cadres soviétiques se mirent donc à calquer leur journée de travail sur celle de l'insomniaque du Kremlin.

Roman Abramovitch en Staline de l'Arctique russe? L'image fait rire les habitants de Tchoukotka. Qui que l'on interroge dans la province, Russe ou autochtone, homme ou femme, jeune ou vieux, la personnalité du gouverneur ne provoque qu'une seule et même réponse: «Son arrivée est une grande chance, nous mettons tant d'espoirs en lui.» Jusqu'à son principal adversaire lors de l'élection, le scientifique Vladimir Etylyn, éminence grise de la communauté autochtone tchouktche, qui dit de son rival: «Il a évidemment les moyens d'assumer ses ambitions. Il veut montrer de quoi il est capable et son élection soulève des espoirs démesurés.» Lors de l'élection, Vladimir Etylyn est parvenu en seconde position avec 5% des voix, RAA a été plébiscité par 92%! Des détracteurs vont jusqu'à soupçonner que ce résultat a été corrigé à la baisse pour couper court aux critiques.

Qui est l'homme derrière cette montagne d'hommages? La rencontre avec le héros de la Tchoukotka n'apporte pas de réponse décisive à cette énigme. Son curriculum vitæ pèse lourd. Il est l'une des plus grosses fortunes de Russie, le principal actionnaire du géant pétrolier Sibneft et du principal conglomérat d'aluminium russe. Les revues américaines spécialisées lui attribuent une «surface financière» personnelle de deux milliards de dollars. Grand ami de la fille de Boris Eltsine, Tatiana, que son influence sur son président de père et sa carte de crédit tessinoise ont rendue fâcheusement célèbre, l'oligarque-gouverneur a la réputation d'être le financier secret du clan présidentiel. Il fut l'un des poulains de Boris Berezovski du temps de la splendeur de ce dernier, et doit sans nul doute une grande partie de sa fortune, dans tous les sens du terme, à sa proximité du pouvoir et à ses talents de tacticien. «C'est l'une de ces statures hors du commun qui émergent, décrit un homme d'affaires suisse qui connaît particulièrement bien le marché russe. Lorsque tout le monde se perd en conjectures, il voit plus loin, il décide, il se lance. Cyniquement parlant, Berezovski a fait les mauvais choix, et son disciple Abramovitch l'a quitté au bon moment. Il est impressionnant.»

Impressionnant? Pas en apparence en tous les cas. Assis à son bureau, le gouverneur Abramovitch semble s'ennuyer d'avance de la rencontre avec un journaliste. Ses mains trahissent son impatience. Il n'aime pas parler, il déteste plus encore les professions de foi et les envolées politico-lyriques. Aux antipodes de ses pairs oligarques, exaltés et passionnés. Il n'a peut-être pas choisi le pôle Nord par hasard: «Il est timide» dit son entourage, qui l'a convaincu de se laisser questionner. A ce jour, il n'a donné que deux interviews à des médias occidentaux et pas beaucoup plus aux confrères russes. Lorqu'on l'écoute, on se demande si ce goût du silence n'est pas d'abord une peur de décevoir, un refus de jouer un rôle différent de celui que ses interlocuteurs attendent de lui. Il est là, en pull-over, jeans usés et baskets blanches, une éternelle barbe de quelques jours sur son visage ouvert, manière d'étudiant de sciences po attardé que le destin aurait posé devant la bannière russe. Au mur, un grand portrait de Boris Eltsine, et un autre, plus discret, de Vladimir Poutine, rappellent ses fidélités.

L'interview est une épreuve pour le journaliste: les réponses sont laconiques, sans superflu, sans concession, mais sans la moindre ouverture rhétorique. Elles sont sans plaisir en somme.

Le journaliste: Votre slogan électoral était: «La Tchoukotka, sérieusement et pour longtemps». Comment vous imaginez-vous cette province dans 10 ans?

RAA: Moins peuplée, 50 000 habitants seraient assez pour ce territoire.

– Vous imaginez d'autres changements, la découverte de nouvelles ressources, leur extraction? Une économie en développement?

– Il faut mieux utiliser les énergies locales, notamment la géothermie et l'énergie éolienne.

– Nous sommes en face de l'Alaska, avec lequel les liens ont longtemps été coupés. Vous vous y rendez souvent, vous connaissez bien le gouverneur de l'Etat d'Alaska? Avez-vous des projets communs?

– Il faut tout faire pour que les deux pays se rapprochent. Dans l'économie, dans les arts ou dans l'enseignement, nous avons des projets communs.

Contrairement aux habitudes des puissants, le jeune gouverneur parsème ses réponses de «je ne sais pas», «on verra bien» qui n'ont rien d'échappatoires. Il verra bien, c'est tout. Et il compte sur les autres pour donner les bonnes réponses. Va-t-il donner davantage de droits aux peuples autochtones? «Je n'ai pas d'idées définitives à ce sujet, mais j'aimerais qu'ils puissent vivre selon leurs habitudes ancestrales.» Va-t-il rétablir une liberté de la presse très malmenée dans cette région excentrée? «Les journalistes n'ont qu'à la prendre.» Est-il conscient des attentes exorbitantes à son endroit? «Il faut que les gens changent de mentalité, qu'ils cessent de croire que tout va toujours leur être donné d'en haut.»

Merci beaucoup, Roman Arkadievitch. Mais dites-nous, qu'êtes-vous venu faire dans cette galère?

C'est la question à dix points. Celle qui brûle les lèvres de tous ses interlocuteurs, et qui finit toujours par tomber après qu'on a tourné autour du pot. Il sourit. Il l'attendait. Et il sait déjà que sa réponse ne va pas convaincre. Comment expliquer en effet en trois mots pourquoi un homme jeune, influent, riche, plutôt beau et qui n'aime pas l'avion (selon ses proches) a choisi pour royaume une terre de glace et de vent, désertée par ses habitants, qui vit à neuf heures de décalage horaire de Moscou, à une température annuelle moyenne inférieure à zéro, où ne poussent ni arbres ni buissons.

«Ce travail me plaît. J'ai du plaisir à me trouver ici.» Le sourire s'allonge, car le mystère s'épaissit, et il le sait. Ses yeux bleus disent: cherchez donc une autre bonne raison si vous pouvez.

Le pétrole? Le diamant? De nouveaux gisements miniers inconnus? Les experts du sous-sol régional jurent que les ressources encore inexploitées ne sont pas rentables. «Il serait beaucoup plus facile de prospecter ailleurs en Sibérie», avoue lui-même Vladimir Etylyn, adversaire politique du gouverneur élu. «A l'exception de la pêche, et peut-être du tourisme extrême, la région ne dispose pas d'un potentiel de développement économique très important. L'impunité? Le statut de gouverneur n'offre plus aucune protection. Depuis la présidence Poutine, c'est même une charge particulièrement exposée aux blâmes du pouvoir central. Alors quoi?

Roman Abramovitch n'a aucune attache en Tchoukotka. Il y est venu pour la première fois il y a quatorze mois, quand le gouverneur d'alors l'eut prié d'accepter de représenter la région à la Douma. Depuis, il y a dépensé dix-huit millions de dollars de sa poche. Il compte en dépenser au moins autant en 2001, et le simple transfert de son domicile fiscal à Anadyr, où il s'est fait construire une maison préfabriquée canadienne, a grossi le budget provincial de 35 nouveaux millions de dollars. Quand les habitants disent que Roman Abramovitch est tombé du ciel!

Cette manne est distribuée par une fondation privée, «le pôle de l'espoir», que l'oligarque a lui-même mis en place au début de l'an dernier. Sa priorité aura été d'envoyer 3000 enfants en vacances au bord de la mer Noire ou dans les forêts du centre de la Russie. Les orphelins et les plus défavorisés ont été les premiers servis, et 7000 autres bambins vont suivre cet été. Mais le père Noël ne s'est pas arrêté là: le «pôle de l'espoir» subventionne les vols hebdomadaires reliant la province à Moscou, il offre un aller/retour gratuit aux étudiants locaux lors des vacances universitaires, dote chacun de ces étudiants d'un petit capital de départ de 6000 roubles (200 dollars), il acquiert des appartements en Russie européenne qu'il offre aux retraités sans avenir dans le Grand Nord, il a fait parvenir à chaque famille dans chaque village isolé un paquet de 120 kg de farine, sucre et huile pour passer l'hiver, il a pourvu les bibliothèques de district de 11 000 nouveaux livres, offert deux tonnes de médicaments vétérinaires aux éleveurs de rennes, distribué 11 100 paires de bottes chaudes, 3630 parkas, 2350 bonnets de fourrure et 18 600 cadeaux de Noël. Et pour cette année, le gouverneur est à la recherche de deux avions légers capables de relier régulièrement les différentes bourgades de la province.

Par un curieux paradoxe, l'oligarque, chantre du capitalisme et de l'économie de marché en Russie, se substitue à la puissance publique. A lui tout seul, Roman Abramovitch remplace l'URSS défaillante. L'Etat, c'est lui. Son sens du symbole plonge dans la mémoire des Soviets: prolongeant la grande tradition des héros de l'Arctique soviétique, il arme des expéditions de brise-glaces. Fracassant la banquise, le Vassili Golovine, chargé de 10 000 tonnes d'aide alimentaire et technique est ainsi parvenu en plein hiver, et pour la première fois depuis des décennies, jusqu'au premier port de Tchoukotka. Comme le régime communiste, RAA a ses pionniers, sa «Jeune Garde»: des techniciens de pointe, experts en télécoms, ingénieurs civils, spécialistes de l'élevage ou des nouvelles énergies, qu'il recrute à Moscou ou Saint-Pétersbourg et qui viennent en mission pour quelques semaines ou quelques mois en Tchoukotka. Chaque jour, ces «komsomols» de l'oligarque se retrouvent à la table de l'unique restaurant d'Anadyr qui leur tient lieu de cantine, comme au bon vieux temps des grands chantiers sibériens. La discipline est de mise, une promotion chez Sibneft peut en dépendre. On mange rapidement, on travaille beaucoup, on respecte les habitants, on ne boit pas. Et cela se remarque dans une région où l'alcoolisme est plus qu'une mauvaise habitude.

Roman Abramovitch n'aime pas qu'on lui résiste. En se lançant à l'assaut de l'Arctique, il a choisi le plus difficile des défis que la Russie actuelle pouvait lui offrir. «Qui peut développer la Tchoukotka peut développer toute la Russie» chuchote un de ses courtisans, sous-entendant que le jeune gouverneur travaille à ses ambitions présidentielles. Qui sait? RAA cherche peut-être d'abord à démontrer de quel bois il est fait, prouver qu'il peut, comme d'autres déplacent les montagnes, soulever à lui seul la banquise.

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