On parle beaucoup, en ces temps d'incertitudes géopolitiques, des «nouveaux dangers» qui menaceraient les Etats démocratiques après la chute de l'Union soviétique. Le conflit militaire n'est plus d'actualité, mais il aurait été remplacé par la guerre privée: celle que pourraient mener des groupes fanatisés, voire des individus instables, contre une société de plus en plus atomisée et hédoniste. Avec le misanthrope solitaire incarné par «Unabomber» et les islamistes, les organisations sectaires, comme la scientologie, figurent en bonne place parmi les nouveaux suspects. Les souvenirs glaçants des massacres perpétrés par l'Ordre du Temple solaire ou la secte Aum au Japon rappellent que la menace n'est pas totalement abstraite.

Alors que l'Allemagne a ordonné à ses services de protection de la Constitution de surveiller les adeptes de Ron Hubbard et que la France a mis en place un «Observatoire des sectes», la Suisse s'est montrée d'une très grande prudence en ce qui concerne les activités des nouveaux mouvements spirituels. Dans un pays multiconfessionnel, la question de la liberté religieuse est sensible et l'on peut comprendre que le Conseil fédéral, déjà accaparé par de multiples problèmes, n'ait pas voulu jusqu'à présent s'aventurer dans un domaine complexe et mal connu. La publication, lundi, d'un rapport officiel sur la Scientologie n'en est que plus remarquable: pour la première fois, l'administration fédérale démontre que l'Etat peut étudier de façon rationnelle le phénomène des sectes et mettre en lumière ses dérives.

Ce genre d'analyse est précisément ce qui a toujours fait défaut dans la controverse sur les phénomènes sectaires. Entre les mouvements eux-mêmes, peu enclins à l'autocritique, les associations anti-sectes qui manquent de recul face à leur sujet et les médias parfois piégés par le sensationnalisme, la raison a été souvent absente d'un débat qui en aurait pourtant grand besoin. La demande du public - pouvoir comprendre - est immense, mais demeure insatisfaite.

Depuis des années, des scientifiques demandent la mise en place d'un organisme pouvant mettre à disposition des citoyens, mais aussi des autorités, souvent bien ignorantes dans ce domaine, des informations objectives sur les nouveaux mouvements religieux. Ils se sont longtemps heurté à l'indifférence de l'Etat et au dédain du monde académique. Mais les choses bougent: deux projets d'«Observatoire» sont en train de naître, l'un à Genève, soutenu par plusieurs cantons, l'autre à l'Université de Lausanne. La dispersion des forces menace, alors même que les experts crédibles sont très peu nombreux et que le champ d'études, vaste et touffu, nécessitera d'importants moyens pour être correctement défriché.

Le moment est donc venu pour que le Conseil fédéral intervienne et accepte de subventionner la mise sur pied d'un organisme indépendant en matière de sectes. C'est ce que pourrait, prochainement, lui recommander la commission de gestion du Conseil national. Il serait déplorable d'abandonner un phénomène aussi important pour les sociétés contemporaines aux groupes religieux, à leurs ennemis déclarés et à quelques analystes des services secrets.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.