Il est facile de dépolluer le langage de la guerre – «dommages collatéraux, tirs amis, bombes intelligentes» –, mais dépolluer l'environnement est une autre affaire. Nous devons, sans aucun doute, nous préoccuper en tout premier lieu des pertes humaines, de la souffrance de tous ceux que la guerre a privés d'abri et de nourriture. Cependant, nous nous désintéressons trop souvent des systèmes entretenant la vie sur terre, un désintérêt qui, à mon sens, nous met en danger, comme le suggèrent les connaissances de plus en plus nombreuses acquises par Post Conflict Assessment Unit (l'Unité d'évaluation après les conflits du PNUE).

La sécurité écologique, qui vise à réduire les menaces de guerre tout en permettant à un pays de se relever après un conflit, ne doit plus être considérée comme un luxe mais comme un élément indissociable d'une politique de paix durable. Comment oublier ces images de lacs et de mares de pétrole, de fumée et de flammes obscurcissant le ciel durant la guerre du Golfe en 1991? On évalue à 700 le nombre de puits qui ont été endommagés, détruits ou sabotés, et qui ont pollué les réserves d'eau potable et les mers, avec des conséquences qui se font encore sentir aujourd'hui.

Il y a tout lieu de penser que la suie dégagée par ces puits de pétrole en feu a fait augmenter de 10% le taux de mortalité au Kowaït durant l'année qui suivit la guerre. On peut s'estimer heureux que ces 4 millions de tonnes de suie et de soufre ne soient pas montés plus haut que 5000 mètres, sinon le climat régional, voire mondial aurait risqué d'en pâtir sérieusement.

Mais la guerre a aussi de nombreux effets indirects sur l'environnement. Selon la Campagne internationale pour l'interdiction complète des mines antipersonnel, qui a inspiré une convention internationale, des dizaines de millions d'explosifs sont encore éparpillés à travers le monde, dans des anciennes zones de conflit comme l'Afghanistan, le Cambodge, la Bosnie et le continent africain.

Ces mines font non seulement peser des risques horribles sur les populations, estropiant et tuant des réfugiés rentrant chez eux et des villageois, mais empêchent des populations d'accéder aux terres productives, les forçant ainsi à abattre des forêts et d'autres zones précieuses pour l'agriculture, ce qui réduit la fertilité des sols et entraîne une dégradation accélérée des terres et la disparition d'espèces sauvages.

Les factions belligérantes et les populations civiles déplacées peuvent causer énormément de dégâts aux ressources naturelles. Les décennies de guerre civile qu'a connues l'Angola n'ont laissé à ses parcs nationaux et réserves naturelles que 10% de leur faune d'origine. La guerre civile au Sri Lanka a entraîné l'abattage d'environ 5 millions d'arbres, privant les fermiers de revenu. Dans les pays en développement, la survie de nombreuses populations pauvres dépend des ressources qu'elles tirent des forêts – nourriture et plantes médicinales.

Notre principe fondamental est la recherche de la paix. N'oublions pas que le Prix Nobel attribué l'an dernier à Kofi Annan était non seulement destiné au secrétaire général des Nations unies mais au système des Nations unies tout entier.

Il arrive toutefois que la guerre soit justifiée, lorsque tous les recours diplomatiques, tous les moyens raisonnables ont été épuisés. La lutte pour débarrasser l'Europe et le reste du monde de la folie du fascisme qui aboutit à la Seconde Guerre mondiale, était indispensable. Le mal doit être combattu à tout prix.

Mais tout comme nous oublions trop souvent la nature et ses ressources, considérées comme les victimes à long terme de la guerre, nous négligeons trop souvent le rôle critique qu'elles jouent dans des tensions qui peuvent dégénérer en conflit. Nombre de conflits, notamment en Afrique, ont été motivés, ou pour le moins attisés, par l'engouement suscité par les perspectives de gain qu'ouvrent des minerais comme le diamant, ou encore le pétrole et le bois.

Certains individus et certains groupes peuvent faire fortune sous le prétexte d'une guerre à motivation idéologique. On estime que, entre 1992 et 2001, les rebelles de l'UNITA en Angola ont gagné plus de 4 milliards de dollars grâce aux diamants, et qu'au milieu des années 1990 les Khmers rouges tiraient jusqu'à 240 millions de dollars par an de l'exploitation commerciale des forêts cambodgiennes.

A mesure que le milieu vital et les ressources naturelles de la planète s'appauvrissent, les risques de conflits augmentent. L'eau, notre plus précieuse ressource, indispensable à toute forme de vie sur terre, est répartie de façon inégale à travers le monde et entre les nations. Il existe sur la planète 263 bassins fluviaux partagés entre 145 pays, mais 95 pour cent de ces cours d'eau se concentrent sur le territoire de 33 nations.

Il est à craindre que, d'ici à 2032, la moitié de la population du globe ne vive dans des zones manquant cruellement d'eau. Chaque jour, 6000 personnes, dont une majorité d'enfants, meurent faute de disposer d'installations sanitaires de base ou d'une eau potable. C'est comme si le quart des habitants d'une capitale comme Londres mourait chaque année.

Si les pays n'apprennent pas à utiliser l'eau de façon rationnelle et à la partager, il y aura une instabilité et des tensions susceptibles de précipiter la guerre.

La riposte? Le développement durable en action. Nous avons une alliance contre le terrorisme. Il nous faut aussi une alliance contre la pauvreté et une solidarité vis-à-vis de tous ceux qui sont marginalisés. Nous nous devons de défendre notre environnement et nos ressources naturelles.

Il sera difficile de gagner la bataille sur le front de la conservation de la nature et de ses ressources si des milliards de personnes n'ont plus aucun espoir, plus aucune possibilité d'en prendre soin. Comme l'a fait observer Colin Powell, le secrétaire d'Etat américain, juste avant le Sommet mondial pour le développement durable (SMDD) de Johannesburg, «le développement durable est… un impératif pour la sécurité». Pauvreté, dégradation de l'environnement et désespoir sont des facteurs de destruction pour les peuples, les sociétés et les nations. Cette trinité infernale peut aller jusqu'à déstabiliser des pays, voire des régions entières […]

Nous devons aller de l'avant. Il y a des débats interminables, avant et après une guerre, sur le coût économique, y compris le coût des bombes et celui de l'aide humanitaire. Nous devons aussi calculer le coût des opérations de dépollution de l'environnement.

Nous avons les Conventions de Genève, dont le but est de sauvegarder les droits des prisonniers et des populations civiles. Il nous faut des garanties similaires pour l'environnement. Tout doit être mis en œuvre pour limiter la destruction de l'environnement; l'utilisation de l'environnement comme une arme doit être universellement condamnée et dénoncée comme un crime international contre l'humanité, contre la nature.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.