J ean-François Bergier n’est plus là pour voir le Gothard percé à 800 mètres de profondeur sur 57 kilomètres. Le médiéviste et historien de l’économie prévoyait d’écrire une histoire des Alpes quand la maladie l’a emporté. Il nous reste son merveilleux Guillaume Tell (Fayard, 1988), dont un chapitre, «L’invention du Gothard», rappelle avec profit ces jours-ci les circonstances dans lesquelles une passerelle a été jetée sur les gorges des Schöllenen, puis son succès historique phénoménal.

Au XIIIe siècle, les éleveurs uranais ont pris l’habitude d’exporter leur bétail sur les marchés des villes qui s’accroissent au pied des Alpes. Les plus riches sont en Lombardie. Une quinzaine d’entre elles, dans la plaine du Pô, vont dépasser les 10 000 habitants vers 1300: Côme, Bergame, Brescia, Vérone, Mantoue, Ferrare, Modène, etc. Milan, avec 200 000 habitants, est le centre religieux, culturel et économique de l’Italie du Nord. Elle rivalise avec Venise, Gênes et Florence, ce «quadrilatère urbain» qui va organiser et développer la campagne pour l’approvisionnement de ses populations. Le grand marché ouvert aux Waldstetten est cette Italie prospère avec un bon pouvoir d’achat et fortement demandeur en viande.

Le commerce à travers les Alpes a repris vers la fin du XIe siècle, après un abandon de six siècles depuis la disparition de l’Empire romain. Quelques routes ont été entretenues par les Carolingiens puis par les empereurs allemands dans les Grisons, qui débouchent sur Côme, clé de l’Italie. Elles sont le pendant oriental du Grand-Saint-Bernard, à l’Ouest, route millénaire entre l’Italie et la France par le Léman et le Jura. Entre les deux, du Léman à la Rhétie, la muraille alpine, infranchie, percée par les seules vallées de l’Aar et de la Reuss. Au XIIIe siècle, cette résistance du paysage aux besoins de l’économie humaine devient insupportable, tant pour les Waldstetten que pour les Milanais.

Le Gothard est le bouchon à faire sauter. Le col lui-même est déjà fréquenté. C’est par là que les éleveurs uranais amènent leurs bêtes en Lombardie. Mais le chemin exige un long détour et deux dénivellations fatigantes qui découragent tout autre commerce avec des bêtes de somme. L’obstacle majeur à un passage plus simple, c’est, sur la rampe nord, cette gorge des Schöllenen, sur la Reuss, qui isole Urseren du pays d’Uri, en aval. Une falaise vertigineuse, sur plusieurs centaines de mètres, sans aucune corniche, qui n’offre pas d’appui pour un sentier. C’est elle qu’il faut vaincre.

Le pont au-dessus du torrent, peu large, les montagnards savent le construire, ils ont assimilé la technique de la voûte en maçonnerie. Il suffit d’un peu d’audace. Mais la falaise, de l’autre côté, comment y accrocher un sentier? En 1924, un archéologue, Rudolf Laur-Belart, découvre le système: des passerelles de madriers supportent un tablier en planches, juste au-dessus du lit du torrent. Mais ces passerelles, au lieu de reposer sur des piles ou des socles, sont accrochées à des anneaux de fer fixés haut dans la paroi. Les crues de la Reuss ont beau détruire les passerelles régulièrement, l’installation d’ancrage reste intacte, la remise en place de la route n’est plus qu’une question de routine.

Quand a lieu cette construction? On ne le sait pas avec certitude. Analysant les diverses hypothèses émises, qui vont de 1150 à 1290, Jean-François Bergier s’appuie sur des éléments de preuve assez convaincants pour la situer autour de 1230. Ce n’est d’ailleurs pas un «événement» comme aujourd’hui le percement du tunnel de base, mais un processus qui commence par une première tentative, suivie d’améliorations qui prennent du temps à être connues avant qu’une route consolidée puisse faire partie d’un itinéraire de voyage, vers le troisième quart du XIIIe siècle.

Quels pouvoirs conduisent le forgeron de Göschenen à aller planter ses anneaux dans la diabolique falaise? On ne le sait pas davantage. Bergier cite trois candidats: le dernier des ducs de Zähringen, Berthold V? Il a perdu ses droits sur le Saint-Bernard et cherche un substitut à l’est, essayant d’abord le Grimsel puis le Gothard. Il n’existe toutefois aucune preuve pour appuyer cette hypothèse. Les marchands de Côme et de Milan? La logique parle pour eux, mais il manque la trace d’un quelconque document où ils auraient à consigner leur engagement financier dans l’affaire. Les paysans du coin? Ils sont les candidats préférés de Bergier. Pas ceux, isolés, du vallon d’Urseren, mais ceux du pays d’Uri et de la basse vallée de la Reuss. Il n’existe pas non plus de document prouvant leur engagement, mais contrairement aux seigneurs ou aux marchands, des paysans n’ont nullement besoin de mettre par écrit leurs conventions internes et ils sont d’ailleurs incapables de le faire. Ils ont le capital, le savoir-faire et surtout le mobile: une route par où écouler viande, peaux, beurre et fromage et obtenir le sel méditerranéen, cet or des pâturages alpins.

On a un contrat vénitien de 1299 organisant la fourniture aux Waldstetten et aux Valaisans de sel provenant des salins de Ra’s al-Makhbaz et Djerba. «Un produit africain dans l’étable de Guillaume Tell», commente plaisamment Jean-François Bergier.