Charivari

Selfie mortel, la fascination du vide

Mourir en tentant de s’immortaliser, le paradoxe fait soupirer notre chroniqueuse. Mais, reconnaît-elle, il y a aussi une certaine grandeur à se confronter ainsi à l’infini…

Se tuer en cherchant à s’immortaliser, le paradoxe laisse songeur. Selon une étude indienne – les Indiens, comme les Américains, sont de grands amateurs de ce sport risqué – entre 2011 et 2017, 259 personnes dans le monde ont perdu la vie en voulant prendre un selfie dans des circonstances dangereuses. Et comme les falaises sont les premières responsables de ces décès, disons que nous, les non-initiés aux charmes du selfie perché, on tombe un peu de haut.

Rambo en herbe

Dimanche dernier, cette mauvaise farce a failli arriver à un adolescent de Neuchâtel. Avec un groupe de six copains de 12 à 15 ans, le teenager s’est rendu sur la passerelle de l’Utopie, qui surplombe le lac. Peut-être appelés à se surpasser par la beauté de la journée, le Rambo en herbe et un ami se sont suspendus dans le vide en se tenant à la barrière.

L’exploit questionne déjà, mais l’affaire se corse encore lorsque l’ado a voulu prendre un selfie. A ce moment, raconte ArcInfo.ch, «il a fait une chute de quatre à cinq mètres. Sa tête et le haut de son corps ont été blessés, en frappant un socle en béton ou en heurtant les pierres tapissant le fond du lac. L’enquête devra encore le déterminer.» Après un contrôle à l’hôpital, l’adolescent a pu rentrer chez lui et méditer sur le sens de la vie.

Chute de 245 mètres

D’autres experts en la matière n’ont plus ce loisir. Les Indiens Meenakshi Moorthy et Vishnu Viswanath étaient des stars du selfie risqué, multipliant les prises dans des endroits exposés. Le 24 octobre dernier, les deux touristes ont fait une chute de 245 mètres dans le parc national Yosemite alors qu’ils se photographiaient sur le lieu dit Taft Point, rapporte 20 minutes. Ironie cruelle: peu de temps auparavant, le couple avait prévenu ses 22 000 followers des limites de l’exercice. «Savez-vous que les rafales de vent peuvent être fatales? Notre vie vaut-elle une seule photo?» peut-on lire sur leur blog, au-dessous d’un magnifique cliché d’un coucher de soleil sur le Grand Canyon

L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux

Lamartine

On dirait une tragédie grecque. Le drame annoncé est réalisé avec l’implacable obstination de la fatalité. On pense bien sûr à Icare, qui, fasciné par le Soleil, s’est brûlé les ailes en le tutoyant de trop près. Il y a de ça, dans cette affaire de selfies perchés. Ces «aventouristes» ne font rien d’autre que se confronter au très vaste, au très vertigineux, pour oublier, un instant, la petitesse du destin humain. A travers eux, comme à travers les tableaux du romantique Caspar Friedrich, c’est l’homme fini qui se confronte à la nature infinie. De là à mourir pour une minute de philosophie…


Chronique précédente:

Ligue du LOL: le dragon Facebook ne doit pas être décapité

Publicité