Plusieurs fois, ces dernières semaines, la route qui mène à mon quartier a été fermée pour travaux. Quelle complication - les bus prenaient plus de temps, les taxis coûtaient dix francs de plus pour le détour, les invités n'arrivaient pas. On pourrait continuer les lamentations, mais réflexion faite, j'ai une réaction inverse. Combien de choses fonctionnent, sans problème, sans détours! Des centaines de trains CFF sillonnent le réseau chaque jour, à une vitesse démentielle, et ils arrivent à bon port, et à temps, depuis quelques mois. La nuit, par la fenêtre, on remarque des équipes de réparation, sous des lumières fortes, avec des machines énormes. L'entreprise sait toujours mobiliser ces travailleurs, ce qui en soi me semble un miracle.

En privé, on fait la même expérience. Les gens des arts et métiers sont là, ils arrivent, ils connaissent leur spécialité. Mon égout était bouché, un samedi soir. Qu'à cela ne tienne, le service de dépannage 24 heures sur 24 arrive en une heure - de Thoune, il est vrai. Car le service à Berne était en sortie annuelle dans le Valais, à ce que m'a dit le responsable au téléphone, sur un fond de bruit de bouteilles et de chansons. Mais il m'a donné le tuyau pour ce service de Thoune. Je répare ma maison, et c'est la même expérience de présence, de disponibilité - pas d'attente pendant des semaines. Quatre fenêtres ont été remplacées en une seule journée par deux ouvriers.

J'étends cette observation privée au marché du travail dans son ensemble. Quatre millions deux cent mille personnes y travaillent - un record absolu pour la Suisse. Elles se dirigent chaque matin au bon endroit pour rendre leurs services, sans centrale de commande. Et sur une année, quelques 300 000 personnes quittent le marché du travail pour la retraite, pour l'inoccupation, pour des formations, et autant ou plus y entrent pour les remplacer. Et toutes ces entreprises continuent de fonctionner, de prêter leurs services.

La prédictibilité distingue des ensembles encore plus grands, à savoir la politique monétaire mondiale. Cette semaine, la banque centrale américaine vient de relever son taux d'intérêt d'un quart de point. C'était annoncé, et les marchés ont réagi positivement. C'est la dix-septième fois de suite que ce taux est relevé, par une politique transparente qui éponge les liquidités monétaires mises en service lors du trou conjoncturel de 2000-2001. Jusqu'à aujourd'hui, ceci a fonctionné comme une horloge, et la banque centrale européenne, la banque centrale chinoise et celle du Japon emboîtent le pas. Une gestion monétaire mondiale sans centrale de commande, là encore, s'est installée, et elle influence le sort de 4 milliards de travailleurs, de consommateurs, de propriétaires de maisons dans les pays développés et émergents.

Dans son fonctionnement intérieur, la Chine me semble de plus en plus prévisible elle aussi. A vrai dire, les circonstances de l'élaboration d'une loi sur la propriété privée semblent indiquer le contraire. Car cette loi, qui doit concrétiser l'article de la Constitution inséré en 2004, est en retard, et elle risque d'être plus restrictive que prévu. Mais pourquoi ce retard? Le projet de loi avait été mis en consultation, et 47 agences de l'administration, 16 grandes sociétés, 22 universités et 11 500 personnes privées ont fait des remarques, des objections ou proposé des amendements. Même si la loi chinoise sur la propriété privée ne ressemblera pas tout à fait à ce qu'aurait écrit Adam Smith, c'est le procédé et non pas le résultat qui me semble extrêmement rassurant.

Pendant l'été vous aurez sûrement l'occasion de buter sur divers faits sociaux, peut-être choquants. Vous pourrez vous énerver, mais vous pourrez aussi vous tourner vers la beauté du courant normal des choses.

Je pousse l'observation encore un peu plus loin, vers l'ironie facile. L'armée suisse insiste encore dans son perfectionnisme. Elle a introduit des chariots pour les recrues qui ramènent leurs affaires à la maison. Des chariots pour des jeunots de vingt ans! Quel humanisme. Et quelle belle tradition d'assommer un ennemi éventuel non pas par des balles, mais par le fou rire qui le saisira. Là encore, tout fonctionne. Bon été!

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