Les assemblées générales des associations suivent un rituel bien rodé, il y a rarement des oppositions. Quand j'étais plus jeune et encore plus impatient, je ne trouvais pas cela très normal. Mais depuis que j'assiste à de telles assemblées en tant que conférencier - deux fois cette semaine, et environ mille fois les 35 dernières années - j'apprécie leur charme. Car si seul un dixième des membres se déplace, s'ils acceptent les propositions, si le comité est réélu sans peine, si les comptes ne sont pas contestés, cela traduit une probité sans faille.

Dans ce pays, un travail immense est réalisé par de tels comités, dans le domaine politique, économique, culturel et sportif. Les particuliers ne pourraient le faire tout seuls, et s'il devait avoir aussi ce genre de tâches sur ses bras, l'Etat serait omniprésent.

Les comités sont bénévoles, les irrégularités au sujet de la caisse sont extrêmement rares, et les membres approuvent en clin d'œil les petits détours sans rigueur juridique. Ainsi, dans une fédération syndicale valaisanne, un membre s'inquiétait de ne pas voir dans les comptes le bénéfice du bazar de 50000 francs de l'année écoulée. «On ne l'annonce pas à Berne», a répondu le caissier avec un rire franc. Rire soulagé aussi quand le caissier d'une autre fédération annonçait que la dernière personne qui aurait pu demander le soutien d'un fonds spécial était morte et que les 40000 francs passaient aux réserves latentes. Ces faits bénéficiant d'une prescription de plus de vingt ans, je peux en parler.

La présence clairsemée des membres est souvent déplorée par les présidents d'assemblée. On peut les comprendre, ils se démènent toute l'année, et la gratitude semble s'être absentée avec les membres. Mais la présence peu nombreuse peut être lue comme un assentiment tacite: on fait un constat personnel, on ne participe de loin pas à toutes les assemblées générales des sociétés dont on fait partie parce que l'on est d'accord avec leurs buts et avec la gestion courante.

Les sociétés sont des pépinières de talents neufs. Souvent des jeunes se font remarquer et sont cooptés aux comités et aux organes. S'ils y prennent goût, ils passent ensuite à la politique. Ainsi le réseau dense des sociétés d'intérêt suisses entretient le pont entre la société civile et la gestion publique.

On est loin de l'entêtement et du purisme des jacobins de la révolution française qui interdisaient tout palier intermédiaire entre les citoyens et la République. Les premiers tâtonnements syndicaux tout comme les efforts des femmes pour défendre leurs droits étaient réprimés. Olympe de Gouges a payé de sa tête sur l'échafaud.

Il y a cependant un cas spécial, où l'expression de tous les membres doit être exigée. Notre vie publique connaît la consécration de certaines associations comme titulaires du droit de recours en matière d'environnement, du patrimoine, des transports. Une ordonnance du Conseil fédéral en contient une liste explicite. Or, selon mes recherches, les recours sont très souvent décidés et signés par le secrétaire et le président, mais rarement les membres sont consultés. Une asymétrie prend forme. Les comités ou secrétariats en question rehaussent d'autant plus leur statut associatif, personnel et politique qu'ils arrivent à bloquer les propriétaires innovateurs qui veulent construire ou entreprendre. C'est sans frais pour eux, avec des coûts élevés pour les autres. Il faut impérativement imposer le vote général des membres de telles associations avant qu'elles puissent déposer le recours. Ainsi les «coûts de transaction» équilibrent, aussi peu que ce soit, les coûts occasionnés à la contrepartie.

De cette façon, les recourants attitrés mais sans aucun des membres appelés à exprimer leur soutien, comme la Fondation des consommateurs ou Greenpeace suisse en seraient exclus. Ces deux organisations n'ont que des comités directeurs qui se cooptent sans assemblée, hors de la présence des membres.

On voit que je ne veux pas couper des têtes, mais renflouer la démocratie associative. Heureusement, dans un millier de cas, j'ai pu constater qu'elle fonctionne.

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