Le fossé entre les Romands et les Alémaniques s'est aplani à l'occasion du vote sur les négociations avec l'Union européenne, mais il s'est rouvert par les commentaires qui ont suivi. En effet, certains journalistes et observateurs n'ont cessé de relever que tel canton, telle commune qui avait dit oui à l'espace européen en 1992, oui aux accords bilatéraux en 2000, avait cette fois dit non. On les a entendus s'exclamer sur le repli, ou l'isolationnisme! Mais en fait, en Suisse alémanique, l'espace économique ou les bilatérales de 2000 sont une alternative parfaite et suffisante à l'adhésion, on se lance tranquillement vers les marchés globaux plutôt que de s'occuper de cette Allemagne frileuse, embourbée dans ses réformes minuscules. Car l'Europe y est perçue souvent à travers l'Allemagne.

L'avance de l'UDC le même jour dans plusieurs cantons s'explique aisément aussi. L'UDC tient le même langage que Georges W.Bush: payez moins d'impôts! Ce n'est pas une proposition indécente. La conjoncture aidant, l‘UDC va y arriver sans trop de drame, sans coupes claires, tout comme Bush, qui augmente même les dépenses pour l‘école. La gauche reste bouche bée devant ce changement de la conjoncture fiscale et mentale. Je passe sur sa plate-forme à Neuchâtel pour parler du PS de Schlieren, qui lui aussi vient d'élever le refus de baisses d'impôts et la protection des fonctionnaires en programme électoral. J'admire normalement le courage d'être impopulaire, mais ce que l'électeur ne pardonne guère, c'est la faute, comme dirait Talleyrand.

Indigestes elles aussi, deux propositions parlementaires, de droite cette fois, visant à abolir la transparence des transactions foncières, introduite lors de la surchauffe immobilière au début des années 90. La conseillère fédérale Ruth Metzler a eu la bonne réaction: elle songe plutôt à ouvrir tout le registre foncier au regard du public. En outre il faudrait rendre accessible au public les revenus imposables déclarés, les finances des partis politiques, voire des grandes organisations faîtières. Car une société peut fort bien s'accommoder d'une attitude assez libérale envers les transactions en tout genre pour autant qu'elles soient transparentes. C'est aux acteurs de la société civile de réagir, aux médias, aux autres groupes d'intérêt.

La transparence des uns peut cependant reléguer les informations des autres. La radio romande accorde une place prioritaire aux nouvelles sportives pendant les week-ends et quelquefois même pendant la semaine, avant les nouvelles politiques, économiques et sociales, ce qui m'agace. Je me demande si le public brûle de connaître les rounds interminables du tennis féminin à la cadence qu'on lui assène. En plus, des appétits néfastes ont été éveillés.

Kirch, le géant allemand des médias, vient de rafler les droits de transmission du football mondial et il entend les revendre aux stations à un prix cinq fois supérieur à la dernière fois. Si les stations succombent à l'appétit démesuré qu'elles ont elles-mêmes suscité, il sera récompensé.

A l'Université de Lucerne s‘ajoute une Faculté de droit. Mais comme elle n'a pas beaucoup d'argent, les professeurs sont à mi-temps ou au quart de temps. Et bien sûr, il n'y aura qu‘un professeur par sujet, comme dans la plupart des autres facultés. Mais sans concurrence d'idées, de postes, ces Hautes écoles suisses au format de poche n'auront jamais une notoriété et une marque internationalement reconnues. Si les Suisses peinent à surmonter une certaine étroitesse, ce n'est pas par leur refus de l'intégration formelle en Europe, mais par cette peur de voir grand et de créer de l'émulation.

La politique sociale genevoise risque de se retrouver dans la cible des critiques sévères de cette colonne: avec la carte Gigogne pour les familles nombreuses, on relance l'idée de milliers de logements sociaux. Or ce serait encore de l'aide à l'objet. L'aide à la personne en liquide est plus ciblée, elle se passe d'administration lourde et elle respecte la liberté d'établissement des familles secourues. Le social et la liberté, même combat!

Beat Kappeler est éditorialiste à la «Weltwoche » de Zurich.

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