Quelle semaine! Les casseurs de vitrines dans les rues, les casseurs de mots dans les discours, dans les journaux! N'étant pas policier, je ne m'occuperai que de la deuxième catégorie. Susan George, de l'Observatoire de la mondialisation, fustige les décisions entre Etats prises par consensus et demande de la «démocratie». L'égalité des voix entre Etats et des votes de confirmation sont demandés par les antimondialistes pour le G8, pour le FMI, pour l'Organisation mondiale du commerce. Mais ils ne peuvent avoir réfléchi une seule seconde au problème.

D'abord, le mot «démocratie» signifie le pouvoir par le peuple, il se réfère donc à la situation des citoyens dans un Etat, supposés égaux, mais il ne porte pas sur la coopération internationale entre Etats. Car, deuxièmement, les Etats ne sont pas égaux dans le sens où le sont les individus. On ne peut tout simplement pas faire voter les Etats-Unis, la Guinée et la Chine avec la même pondération. Si l'Europe s'unissait un jour complètement, elle perdrait ainsi quinze voix pour en retrouver une seule dans le concert international, tandis que la Tchécoslovaquie, en se scindant en deux, en aurait eu deux. Et, troisième argument, une telle «démocratie» internationale signifierait l'application contraignante des décisions ainsi prises à tout Etat particulier. On interviendrait alors, sur la base de décisions majoritaires et démocratiques, dans les affaires du Zimbabwe ou de l'Irak, on traiterait des intérêts de l'Allemagne, de la France ou de la Chine – même contre l'avis des citoyens de ces pays. Les 150 pays pauvres décideraient à la majorité démocratique que les 30 pays riches doivent les nourrir sans faire, eux-mêmes, le moindre effort vers une démocratie interne, ou une politique économique crédible. La perversion de ce mot de «démocratie» fait marcher des dizaines de milliers d'idéalistes dans les rues, mais, pour moi, c'est une sorte de casseurs qui les manipulent, des casseurs de mots.

Dans l'élan, je répète mon diagnostic de manipulation au sujet du «front social», cette noble expression qualifiant les grévistes français contre la réforme des retraites. La génération qui a travaillé le moins de toute l'histoire, qui a accumulé la plus grosse dette publique en temps de paix, qui a fait le moins d'enfants de toute l'histoire humaine, ce «front» réclame les retraites les plus élevées de tous les temps. L'adjectif «social», ici, est une imposture.

Calmons-nous. Mais relevons quand même que la ville de Berne s'apprête à vendre des centaines de logements à des investisseurs privés. Elle a pratiqué, pendant la décennie et demie de régime rouge-vert, des loyers si bas qu'aujourd'hui ce parc des logements publics a un trou de 260 millions et on ne parvient plus à rénover les maisons. Il m'est impossible d'y voir le moindre élément social.

Une assurance privée qui voulait faire du social a, en revanche, échoué elle aussi. En Allemagne et en Suisse, des assurances avaient offert une couverture contre le chômage, mais la proposition n'a guère été suivie. Heureusement, pourrait-on dire. Car une telle assurance privée souffre d'une «asymétrie d'information» dans le sens où seuls les gens en situation à risque s'inscrivent. Les assureurs se retrouvent avec une «sélection adverse» sur les bras. En plus, les risques, c'est-à-dire les cas de chômage, se présentent de manière cumulée, en temps de crise, tandis qu'en temps de haute conjoncture personne ne veut payer des primes. Dans de tels cas, avec la sélection adverse, avec le cumul des risques et avec l'impossibilité d'exclure les vrais pauvres d'un certain soutien public, s'ils ne s'assurent pas, il n'y a qu'un moyen, à savoir l'assurance sociale publique et obligatoire. Par toutes ces remarques, qui peuvent paraître tantôt de droite, tantôt de gauche, j'entonne mon refrain préféré: les politiques sociales ne sont pas sociales parce que certains les appellent ainsi, mais elles le sont si elles sont techniquement et moralement saines.

Terminons par ces émotions terminales qui animent les familles en deuil et l'administration des cimetières de Bâle. Des immigrés italiens vieillissent et meurent, et selon leurs coutumes ancestrales ils font mettre leur photo sur la tombe. Holà, chaque tombe doit être approuvée par l'instance compétente, mais ces Italiens anarchisants soumettent des projets très réglementaires quitte à y appliquer plus tard les photos de leurs parents décédés. Or, selon le règlement, les tombes doivent être travaillées «d'une manière artistique et artisanale en ce qui concerne la forme, la finition, les écritures et les symboles». L'initiative individuelle ne remplit pas ces exigences, pas plus que «des reliefs fabriqués industriellement»… Là, le monopole des sculpteurs est en jeu. Mais calmons-nous encore, une commission officielle est à l'œuvre et elle pondra son rapport en automne. La liberté sera-t-elle pour l'au-delà, au moins?