Le recul de dix jours me permet de faire quelques commentaires sur les commentaires après les élections américaines. Un des thèmes récurrents était que l'Union est partagée radicalement entre interventionnistes et pacifistes, entre homophobes et homophiles, entre gens de couleur et Blancs, entre ceux du sud et ceux de l'est, entre riches et pauvres. C'est tout à fait vrai, mais les conséquences ne sont pas celles que l'on suggère – l'Union ne va pas éclater, les Etats-Unis restent parfaitement gouvernables. Car ces camps ne coïncident pas. Il y a des Noirs interventionnistes, comme la conseillère du président, Condoleezza Rice. Il y a des latinos homophobes. Il y a des intellectuels et des gens de l'est qui sont riches, comme l'héritière de la firme Heinz et compagne de John Kerry. Pour n'importe quel projet politique de la prochaine administration, ces camps vont se regrouper selon leurs intérêts, ils vont se recouper en des formations surprenantes. Le projet actuel de George W. Bush d'éliminer les plaintes collectives du droit américain va faire plaisir aux grandes entreprises, mais aussi au menu peuple, qui n'a jamais rien touché de ces sommes folles, et il va exaspérer les avocats ultra-riches de New York. Et ainsi de suite.

Un tel amalgame d'intérêts opposés, mais changeant à tout moment, garantit aussi la cohésion de la Suisse, et de l'Union européenne. Un politicien romand chevronné me l'avait signalé lors de mes premiers pas en politique fédérale. Je m'étonnais de ne pas voir une éruption nette et définitive de tel camp mis en minorité lors d'une votation dont j'ai oublié le sujet. La Suisse n'est pas rongée par ses groupes d'opposition, me disait le politicien, parce que les cantons romands tout comme les cantons alémaniques comptent des catholiques et des protestants, des villes et des campagnes, de la gauche et de la droite, des riches et des pauvres, des réformateurs et des conservateurs. Mais si tous ces camps se recoupaient avec les frontières linguistiques, la Confédération de 1848 n'aurait pas atteint l'année 1849. Chaque individu appartient à un côté de ces différents camps, et il est en minorité dans deux tiers des cas probablement. Alors il a le choix – ou il s'énerve, s'enfouit dans la hantise de la persécution, ou il se voue à la poursuite d'un de ses intérêts, par sa profession, par un parti politique, par une organisation de la société civile, et il subit les revers dans les autres cas en souriant. Au lieu de parler d'une Amérique «profondément divisée», on devrait mieux réfléchir aux raisons de la cohésion de notre propre pays, et l'on comprendrait aussi les autres.

Je ne comprends par contre pas le nouveau rituel des observateurs d'élections qui sont envoyés dans des pays démocratiques comme les Etats-Unis. La conseillère nationale Barbara Haering s'était prêtée à ce rôle. Mais que dirait-on ici si des Américains se plantaient derrière les urnes dans une salle communale? S'ils vérifiaient le récent vote électronique à Genève? S'ils comptaient les voix à la Landsgemeinde de Glaris et s'ils faisaient des remarques au Landammann qui la préside? Je pense que c'est insupportable. La communauté internationale peut faire pression sur un pays notoirement tricheur et violent pour accepter des observateurs, mais il ne faut pas céder à une réciprocité hypocrite.

J'ose faire un commentaire sur un événement de la semaine, quitte à essuyer de mon côté des critiques: les fonctionnaires ont manifesté dans plusieurs villes contre les restrictions budgétaires. Comme ces budgets sont gravement déficitaires, comme aucune inflation ne les amortira à l'instar des décennies passées, et comme il faut même faire des excédents budgétaires pour réduire l'endettement incroyable de certains cantons, ces protestations s'apparentent à des danses de la pluie. On conjure des événements sur lesquels on n'a pas prise. Ces événements s'imposeront quand ils le voudront – par exemple par des licenciements par milliers, si la dette étrangle le pays lors d'une prochaine crise. Les milieux proches des fédérations de fonctionnaires avaient toujours exigé une politique budgétaire anticyclique – et ils l'ont eue: pendant les années maigres: les budgets étaient largement déficitaires et pompaient du pouvoir d'achat. Mais les budgets doivent aussi être anticycliques dans l'autre sens, donc excédentaires lors de l'essor conjoncturel. Le nier tient à la démagogie égoïste et à la mauvaise foi évidente. Les fonctionnaires sont un des nombreux camps de la république qui gagnent et qui perdent selon les moments.

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