Pas de réduction de prix, pas de compétition plus intense – le débat semble tranché à l'intérieur des syndicats. Car l'Union syndicale suisse, par la voix de son économiste et chef du secrétariat, avait soutenu longtemps que la Suisse pourrait renouer avec la croissance si elle rapprochait ses prix du niveau européen, et ceci grâce à une compétition accrue. Mais le secrétariat d'Unia, donc de la composante la plus importante de l'USS, vient de condamner sévèrement cette semaine la politique à prix cassés du commerce de détail qui ne ferait qu'augmenter la pression sur le personnel. Le front syndical se consolide donc, car ses organisations à la poste et dans le secteur de l'électricité luttent depuis belle lurette contre des réformes tendant à intensifier la concurrence et à abaisser les prix. Dans le secteur de la construction également, les contrôles contre des firmes étrangères aux coûts moindres sont intensifiés, grâce aux mesures d'accompagnement des traités bilatéraux. Les syndicats, d'une voix avec les entrepreneurs, vont même jusqu'à critiquer des travailleurs d'une entreprise allemande qui ne dépensent pas leurs émoluments de 340 euros par semaine pour se loger dans des hôtels, mais qui dorment dans les maisons semi-finies qu'ils construisent en Suisse. Les mesures d'accompagnement ne demandent que de pourvoir les travailleurs venus d'ailleurs avec des logements décents, ceci pour imposer les mêmes charges aux concurrents étrangers, et avec des coûts de 340 euros ces employeurs subissent des charges convenables.

Toutes ces réactions démontrent la nervosité croissante en Suisse devant l'irruption de la concurrence là où elle n'était pas très habituelle. En fait, la Suisse est entrée dans un pari spectaculaire de rattrapage. La productivité dans ses branches tournées vers le marché intérieur est insuffisante, et les prix sont surélevés de 30 à 40%. C'est ce retard de productivité, et le manque de concurrence plus intense qui explique ces décalages, et pas seulement l'alibi d'un franc trop fort. D'ailleurs, depuis la naissance de l'euro, la Banque nationale suisse a géré son cours sans soubresauts. Donc si la Suisse réussissait à faire baisser les prix dans les postes, dans les communications, dans les transports, dans la construction, dans la vente au détail, dans l'agriculture, les marges de toutes ces branches subiraient des pressions dans un premier temps. Mais si ces rabais se généralisent, tout le monde profite, et toutes ces branches retrouveront leurs marges et leurs bénéfices. On est dans la situation classique d'une libéralisation: les gains crasses du passé et du présent sont tangibles, mais les bénéfices futurs sont hypothétiques car ils dépendent de la réussite complète de l'exercice. Donc si le pays et ses acteurs perdent leurs nerfs, l'exercice va chavirer et nous aurons droit pour des décennies à ces tableaux montrant que les repas, les logements, les tickets sont les plus chers en Suisse – sans nous rendre plus riches pour autant.

Simplement, notre économie sera moins concurrentielle à l'étranger, et on aura moins de postes de travail – et moins de gains. On sera même plus pauvres. L'Allemagne s'enfonce dans ce type de cercle vicieux, et la sinistrose ambiante s'est abattue sur la couverture du magazine du Spiegel de cette semaine, entièrement en noir. L'économie allemande a reculé légèrement à la fin de l'année, le chômage accuse des chiffres record, les accords d'entreprise continuent de raboter les salaires et d'augmenter les horaires, les caisses publiques et des assurances sociales sont plus vides que jamais. Mais le signe le plus dangereux est le découragement qui a saisi tous les camps. Car ainsi la perte des mille petits privilèges par la première étape d'une libéralisation ne fait pas espérer des bénéfices sûrs dans l'avenir. Si le gouvernement, les syndicats, les employeurs font croire qu'ils abandonneront en cours de route, le particulier serait bien bête de supporter des sacrifices catégoriels et isolés. Et ainsi tout se grippe. Pour réussir le tour il faut ou la main de fer du système majoritaire anglais ou bien l'absence de compétence et de coordination de la politique suisse. Fonçons donc, sans attendre et sans respecter toutes ces entraves réglementaires.

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