Avec le retard charmant qui caractérise la politique suisse en général, le socialiste Didier Berberat et 81 cosignataires reprennent cette idée bien française de vouloir interdire les expressions anglaises. Après une remarque sarcastique – seules les cultures en désarroi saisissent la loi et les juges pour prévaloir – j'aimerais soumettre une réflexion calme et raisonnable. La Suisse est un pays de plusieurs langues mais les Suisses ne les maîtrisent pas. Pour un Suisse alémanique, le français a arrêté son évolution au XVIIIe siècle, témoins les trucs incroyables pour signaler le sens des mots – accents aigus, graves, apostrophes, l'égalité phonétique irritante de «eau» et «oh», de «frais» et «frai» ou «fret» ainsi que l'impossibilité de créer de nouveaux mots par simple juxtaposition, sauf peut-être dans «grand-mère». Tout cela est difficile à apprendre. Mais les Romands sont logés à la même enseigne – comment comprendre ces phrases allemandes interminables qui ne dévoilent leur sens qu'avec le verbe à la dernière place? Avec les trois genres à retenir, «der Mann, die Frau, das Kind», mais où le datif fait dire soudainement «der Frau». Avec en plus la diglossie suisse-allemande qui les pénalise: ce glissement à chaque moment du bon allemand vers le dialecte. Or, l'anglais est plus facile, bien qu'il comporte aussi des énormités comme le mot «enough» qui, dans le langage parlé, «inaf», abandonne toutes ses lettres sauf le «n». Mais l'anglais est à équidistance pour les deux camps linguistiques! On est sur le même plan, on fait le même pas les uns vers les autres. En outre, l'effort consenti pour l'apprendre n'ouvre pas seulement le chemin vers l'autre partie du pays, mais vers le monde entier. Si les écoliers ne sont plus accaparés par l'apprentissage d'une langue difficile qu'ils n'ont de toute façon pas l'intention de maîtriser et dont ils n'arrivent jamais à saisir le contexte culturel, ils peuvent consacrer le temps économisé aux sciences naturelles. Car on peut être formel: six ans de torture pour l'allemand ou pour le français ne transmettent pas le fameux contexte culturel dont raffolent parler les politiciens. Des jumelages de classes, une semaine de camp scolaire obligatoire toutes les années dans l'autre partie du pays feraient l'affaire, aber nicht diese Plackerei! Ainsi le vœu du père de Jean-Jacques Rousseau, inscrit à l'emplacement de sa maison genevoise, est beaucoup mieux exaucé: «Jean-Jacques, aime ton pays!»

En ce qui concerne l'expression au niveau de l'administration fédérale, visée par la motion parlementaire, je pense qu'elle devrait commencer à publier en anglais. Beaucoup de rapports et d'analyses d'institutions suisses ne sont plus connus dans le monde, car on ne lit plus le français, et encore moins l'allemand. L'anglais est la lingua franca. Pour autant que je sache, il n'y a pas de présentation exhaustive en anglais du 2e pilier suisse, qui pourtant est une réponse à la crise des rentes pour tous les pays du globe. Par contre, le livre du professeur Wolf Linder sur le système politique suisse, traduit en anglais, est lu partout et son auteur est invité dans des conférences jusqu'à l'Oural et au-delà. Le professeur Bruno S. Frey de Zurich ne publie plus qu'en anglais et il est devenu l'économiste suisse le plus cité dans le monde. Si la Suisse veut avoir un rayonnement dans ce monde, son administration doit se mettre à l'anglais, à côté des langues nationales. Que des offices avec de nombreux contacts internationaux adaptent leurs sigles et leurs logos n'est que normal et utile.

S'affirmer dans le monde des us et coutumes anglo-saxonnes est devenu un défi inopiné pour la maison d'édition littéraire Diogenes de Zurich. Amazon.de lui demandait trop de rabais et de participation aux frais, ce que Diogenes refuse. On s'est donc séparé, et le combat se fera sur le marché allemand entre Diogenes, dont la réputation est éclatante, et la part de 6% qu'Amazon y occupe déjà. Je mise sur Diogenes, car tout n'est pas permis, tout n'est pas perdu. Du courage, de l'adaptation, selon les cas!

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