Le risque va-t-il disparaître de notre vie quotidienne, et la liberté avec lui? C'est le dilemme exhibé au grand jour par les réactions des guides de montagne et des responsables des téléphériques après le jugement du Tribunal d'Hérens-Conthey. Certaines personnalités de ce milieu étaient tenues responsables – en partie – de l'avalanche qui a fait 12 victimes en 1999. On se rappelle aussi la condamnation du président des amis des gorges du Taubenloch à Bienne où une pierre avait tué un promeneur. Résultat, les Valaisans affirment que personne ne voudra plus prendre des risques, et les gorges du Taubenloch sont fermées au public. Avec ces milieux concernés je plaide pour une acceptation plus large du risque quand les clients sont libres de venir ou de s'abstenir. Autrement nous risquons – là le terme est encore trop faible – d'ensevelir nos libertés avec le risque. Je défends le même principe dans la circulation routière, qu'il ne faut pas réarmer constamment par des obligations de casques, de ceintures, d'airbags. Les assurances par contre doivent être libres, elles, de réduire les remboursements à des personnes qui ne s'étaient pas protégées. Ainsi les citoyens peuvent se classer eux-mêmes en des catégories différentes de risques, librement, et sans faire payer les autres pour leur hardiesse.

Mais on veut interdire aux assurances ce choix des risques. En Allemagne, la directive européenne contre les discriminations vient d'être renforcée par la législation nationale d'une façon qui tue la liberté. Non seulement toute différenciation selon les races, le sexe et l'ethnie est interdite, ce qui est juste, mais aussi pour des raisons d'âge, de religion, de déformations et d'orientation sexuelle. Cette interdiction vaut pour le marché du travail, mais aussi pour la gastronomie, le logement, les assurances et tous les autres domaines. Et de trois, le fardeau de la preuve est renversé, c'est celui qui embauche, qui a un bistro, qui offre une assurance qui doit prouver qu'il n'a pas discriminé. Certains employeurs allemands n'exigent plus de photos sur les demandes d'emploi car ils ne veulent plus être accusés de discrimination si 99 personnes refusées font des recours. Chercher une sommelière ou un vendeur qui présente bien est devenu un crime en Allemagne. Se donner de la peine pour être en forme en tant que sommelière ou vendeur est devenu inutile. Cette semaine, le chancelier Schröder a organisé un sommet pour ergoter sur les raisons pour lesquelles les employeurs n'embauchent pas. Si ce n'était discriminatoire, je dirais qu'il est aveugle. D'ailleurs, le monument pour les Tziganes, Rom et Sinti à Berlin ne peut être construit parce que certains prétendent que le mot «Tziganes» est politiquement incorrect et ne doit pas figurer sur l'inscription. On n'ose plus faire un seul pas.

Des lueurs d'espoir et de bon sens nous viennent cependant du Tribunal fédéral de notre bonne patrie. Grâce à des lois qui ne sont pas – encore – si contraires à la liberté, il a débouté le plaignant qui accusait une association de l'avoir exclu. Si les statuts le prévoient, et si les procédures sont respectées, il est tenu lui-même par ces statuts auxquels il a librement consenti en adhérant. Le Tribunal suprême vient de débouter également un plaignant qui protestait contre son licenciement immédiat après qu'il eut proféré en public des insultes grossières et visiblement fausses contre son employeur. De tels jugements accordent un droit d'agir à tout le monde, pas seulement à des plaignants qui se voient trop facilement en victimes. Ainsi on peut, dans ce pays, si l'on respecte les us et coutumes, prendre des risques, agir, embaucher, créer, innover, sanctionner, se défendre, licencier – être libre.

La liberté est foulée aux pieds à Cuba, et Vaclav Havel, l'ancien président et résistant de République tchèque, accuse l'Union européenne de se taire. En fait, elle a consenti à ne plus admettre des dissidents cubains aux réceptions des ambassades européennes de La Havane. L'article passionné de Javier Solana dans le Financial Times cette semaine sur le rôle primordial de l'Europe dans la propagation de la démocratie sonne un peu creux. La liberté, le risque sont des valeurs encombrantes, pas douces.

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