Je n'ai pas encore lu le livre qui essaie de noircir la probité du journal Le Monde. Mais j'ai manifesté à plusieurs reprises mon irritation sur l'attitude de ce journal, qui n'a cependant rien à voir avec sa prétendue connivence avec des pouvoirs inavouables et occultes. Non, je pense que Le Monde partage trop certaines idées faciles qui ont cours en France, à savoir que tout événement culturel autoproclamé comme tel est intouchable, que la société s'appauvrit au Nord et au Sud, ou encore que les Américains remplacent la culture par de l'argent. Ce sont là aussi des schémas, et j'en veux pour contre-preuve cet article inattendu dans Le Monde sur les intérêts français dans le pétrole irakien. En effet, au dire de Nicolas Sarkis du Centre arabe d'études pétrolières, des gisements géants d'une valeur marchande de 450 milliards de dollars selon mon estimation ont été «négociés – mais non signés – entre la France (via TotalFinaElf) et l'Irak». Il est clair que seul le régime en place va signer et honorer ces accords. Si l'on prête à l'attitude française sur l'Irak les mêmes motifs que les Français prêtent aux Américains, à savoir des intérêts pétroliers, tout devient limpide… Tant que Le Monde apportera de telles nouvelles à notre réflexion, je continuerai à le lire.

L'impartialité n'est pas recherchée, par contre, par la nouvelle chaîne de télévision américaine Fox. Elle est rigoureusement conservatrice et a une audience qui commence à rivaliser avec celle de CNN. Une chaîne allemande montrait, cette semaine, une émission d'information de Fox qui m'a sidéré. L'écran était divisé en deux entre le présentateur et l'envoyé spécial en Irak. Quand ce dernier, interrogé sur la situation, a invoqué un point de vue entendu sur place, le présentateur ne l'a pas laissé finir sa phrase, en lui lançant «tout faux, tout faux». Le reporter a eu le courage de recommencer, mais il n'a pas réussi à prononcer trois mots: «Wrong, wrong», et on changea de sujet.

Très objectives, les balances qui comptent les bulletins de vote en Suisse en les pesant. Bien sûr, ce sont des produits de la plus pure précision helvétique, ils sortent de l'entreprise Mettler-Toledo de l'Oberland zurichois. Mais la technique financière est autre chose, mieux maîtrisée par les Anglo-Saxons. Ils ont introduit Mettler à la Bourse américaine, moyennant quelques profits juteux. Mais revenons aux balances. Elles sont à même de faire la différence entre un bulletin vierge et un autre rempli au stylo, voire d'en peser un point sur le i. Cette précision nous mène directement aux aléas de la démocratie: si un parti donne la consigne de remplir les bulletins en gros caractères avec des crayons Néocolor, lourds de leur gras, il gagne en poids dans les urnes. Je ne dévoile pas cette possibilité pour nuire, mais parce que j'ai comme un malaise devant cette manière de compter.

Notre professeur de français nous mettait en garde contre les «faux amis», comme «Kompass» (la boussole), terme qui semble tellement latin que «compas» s'impose comme traduction. Hélas c'est faux, et cette semaine, certains amis des pays pauvres ne me semblaient pas être des vrais amis de ces pays non plus. Car une coalition de critiques antimondialistes et syndicaux s'est prononcée contre la libéralisation des services lors de la négociation commerciale mondiale en cours. Or, ce journal a présenté, cette semaine, une synthèse impressionnante de l'offre croissante de cerveaux et de services par des pays du Sud. Et ce n'est pas seulement l'affaire des grands pays du Sud comme l'Inde ou le Brésil. Le Costa Rica développe un secteur tertiaire compétitif, et beaucoup de pays plus arides devraient le suivre. Avec la décentralisation des logiciels et de la communication par les nouvelles techniques, c'est la chance du siècle. Il est consternant de voir comment le Zimbabwe et d'autres cherchent leur salut dans l'agriculture, donc dans une activité du néolithique. Les mêmes critiques antimondialistes les confirment dans l'erreur en demandant une restriction du commerce agricole également. Si le Syndicat suisse des services publics se joint au refus des services commercés, le côté protectionniste devient évident. De faux amis, disais-je, moi qui, en tant que secrétaire de l'USS, m'étais battu pendant quinze ans pour les libéralisations du GATT, en accord avec toutes les instances syndicales. Depuis, quelques-uns ont perdu leur boussole, den Kompass.

Je continue la série des nouvelles sur la construction de logements. Cette fois, c'est à Winterthour qu'un entrepreneur procède à la construction de 778 logements – et aucun recours n'a été déposé: 320 logements seront érigés dans le quartier «Binz» en ville de Zurich, et 6000 postes de travail s'installeront dans les projets «Sihlcity» et «City Süd». En ville de Berne, tous les partis renoncent à leurs dadas par un accord formel. Les radicaux accepteront dorénavant des zones piétonnes, la gauche des places et des silos de parking. Que les logements poussent, que la Suisse gagne!

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