La semaine a été riche en élans moraux, en propos émancipateurs, mais aussi en dilemmes éthiques. La France veut se doter d'une loi contre «les propos discriminatoires à caractère sexiste ou homophobe», le Conseil suisse de la presse a tancé un éditeur qui prenait de l'influence sur sa rédaction, le Tribunal fédéral a condamné deux automobilistes qui s'étaient livrés à une course au milieu d'un village pour homicide avec préméditation, le «tricheur de Candolle» a été gracié par le ministre de l'éducation cantonale, et l'Association du barreau américain pense à sanctionner les juristes gouvernementaux qui ont concocté le commentaire justifiant la torture dans la lutte contre le terrorisme. Ajoutons les deux textes parus dans ce journal sur la question de savoir si l'on naît tortionnaire ou si on le devient.

Quelques cas me semblent simples, telle une attitude ferme contre des lycéens qui trichent. Les règles sont claires, l'individu qui aspire à une position privilégiée dans la société doit prouver son aptitude – et avoir un caractère sincère, droit. Que le Tribunal fédéral condamne des gens qui risquent la vie d'autrui par simple plaisir me semble juste aussi, ce n'est pas de la simple négligence, mais de la préméditation éventuelle. Que le deuxième automobiliste écope d'une peine identique, même si lui n'a pas causé de mort, satisfait mon désir de justice. En tant que cycliste, je me suis fait ma religion depuis longtemps: un automobiliste qui me dépasse à 10 cm du guidon prend le risque qu'un coup de vent, que la marge accidentée de la route puissent me tuer. Il joue à la roulette russe à mes dépens.

Les sanctions du barreau américain contre les juristes à la botte du gouvernement se basent sur la différence à maintenir entre les droits fondamentaux immuables et une politique de circonstance – tout à fait nécessaire – contre le terrorisme. Les deux articles très méritoires, dans Le Temps, s'interrogeant sur l'origine des velléités tortionnaires des individus couvrent l'évolution de mon anthropologie personnelle. Ma foi d'enfant rendait tout le monde responsable de son libre choix si l'on tombait du bon ou du mauvais côté, le péché originel excusant un tout petit peu les faiblesses que la rédemption ensuite effaçait. Adepte du mouvement de 68, je pensais que la société et ses contraintes façonnaient et expliquaient bien des comportements individuels. On devient donc tortionnaire. Des réflexions ultérieures, l'expérience plus longue des faits sociaux et, finalement, la forte empreinte génétique que je crois observer chez mes propres enfants me font pencher aujourd'hui vers la thèse que tout le monde est – aussi – tortionnaire. Mais il ne l'est pas forcément, à trois conditions. Il faut inculquer des principes, la société doit éviter des états de première nécessité qui transforment les hommes en loups, et tout le monde doit avoir le courage civique d'intervenir.

Ce dernier principe surtout, mais aussi les deux autres, devrait par contre nous épargner les multiples lois contre la médisance, contre les propos sexistes, homophobes, contre une certaine autonomie d'un éditeur sur ce qu'il veut voir publier, contre les choix d'un employeur dans sa politique d'embauche. La société libre, ouverte, solidaire ne peut être sauvée par les tribunaux, les procureurs et les avocats. Mais elle est sauvegardée si le public réagit immédiatement contre des propos délirants, si un cafetier éconduit leurs auteurs, si un journaliste démissionne avec fracas si on lui demande de mentir. L'appel à ces comportements n'est pas de l'angélisme béat si une bonne politique de plein emploi assure cette autonomie suprême à tout le monde, aux travailleurs, aux fonctionnaires, aux intellectuels. Je pense que la majeure partie des prétendues protections inventées de plus en plus en Europe ne semblent nécessaires que parce que le chômage rampant et les lourdeurs pour fonder sa propre existence, son propre journal, limitent la liberté des gens de dire non.

Un dernier mot sur la morale de cette semaine: j'avais salué un peu ironiquement le débat du parlement sur un programme de législature, neuf mois après son élection et six mois après la constitution du gouvernement qui devrait l'exécuter. Or, après le rejet, par le Conseil national, cette semaine, de tout programme, je ne peux que trouver immoral ce refus d'un plan conducteur pour la gestion du pays. Dans de vraies démocraties, on dissoudrait ce parlement afin de forcer ces irresponsables à dire aux électeurs pourquoi ils prétendent à leur siège.

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