Oncle René a fait de très belles photographies. Dans les journaux, surtout en Suisse alémanique, on a pu admirer la foule venue de Zurich pour manifester sur la place Fédérale contre le bruit des avions. Cette foule, en casquettes jaunes et avec des ballons jaunes, remplissait les images d'un bord à l'autre, et de haut en bas. Mais tous les journaux signalaient aussi le nombre des manifestants – ils étaient 2500. Or, sur une place comme celle-ci, devant le Palais fédéral, une telle foule est clairsemée, elle ne remplit qu'un tout petit coin. Mais, après ces manifestations syndicales et paysannes qui n'ont pas toujours un succès retentissant, on voit toujours des photos bien remplies de protestataires, de banderoles, de drapeaux. C'est une inclination professionnelle des photographes à bien remplir l'image, car c'est le signe de l'amateur de premier niveau que de laisser des espaces vides, surtout sur le devant de l'image (il appuie trop fort sur le bouton, ce qui fait baisser l'objectif, par exemple). Mais, en faisant ainsi leur travail, les photographes professionnels retombent, sans le vouloir, dans l'attitude d'amateurs avancés, comme l'oncle René qui a appris qu'une photo de famille doit être balancée et bien remplie. Visuellement, le journaliste-photographe ment. C'est comme si, dans le texte, le rédacteur avait écrit que la manifestation avait attiré non pas 2500 personnes, mais 25 000. C'est ce nombre que les photos suggéraient, lundi passé. Et ce n'était pas vrai.

Pour déterminer le moment précis de la fin du ramadan, la première apparition du croissant après la Nouvelle Lune fait foi. L'ayatollah Khamenei vient d'arbitrer une dispute de longue date, à savoir si l'on peut utiliser un télescope pour mieux détecter ce moment à cette fin. Il a décidé qu'on le pouvait. Au moment même où l'Iran se dit prêt à développer la bombe atomique, il était grand temps d'admettre des outils techniques dans la vie des humains. Le Vatican vient de béatifier le dernier empereur des Habsbourg, Charles Ier. Le signe nécessaire de son élévation posthume était un miracle, et on l'a trouvé lors de la guérison des varices d'une religieuse polonaise. Pauvre Eglise catholique, pauvre maison des Habsbourg, noble élan ascétique de l'islam, que j'aimerais admirer tous les trois, mais ils me rendent ce respect très difficile. Sur le plan plus prosaïque de la politique, les politiciens suisses croient pouvoir fixer eux-mêmes le taux de rendement sur les centaines de milliards du deuxième pilier, sachant mieux que les marchés des placements. Toute société bien structurée doit admettre des décisions par représentation, et les religions vivent de symboles identificateurs. On est pourtant en droit de demander que ces représentants ne gaspillent pas le capital de confiance que nous leur accordons en bagatelles et banalités. Ou bien les sociologues des religions et de la politique les plus cyniques auraient-ils raison avec la thèse selon laquelle il faut imposer des signes et des comportements contre la raison, et très extérieurs, pour souder et pour dominer un groupe? Mais, avec ces attitudes, on se rapproche vite des signes distinctifs de la secte.

Très soudées, l'Amérique et l'Asie sont visibles cette semaine avec le glissement du dollar, leur monnaie commune. Mais ce n'est pas une secte, c'est la plus grande partie du globe. La vieille Europe subit, elle seule, cette dévaluation de plein fouet, avec le Japon. Car les Etats-Unis et tout le reste de l'Asie sont liés par des parités fixes, ils forment une union monétaire, un espace commercial aussi, à l'intérieur duquel l'Asie fournit des biens, les Etats-Unis paient en dollars. Cette vue me permet d'ajouter encore un commentaire sur les commentaires au sujet de la réélection de George W. Bush: les relations Etats-Unis - Europe ne sont plus le centre des préoccupations de la politique mondiale, elles ne déterminent plus le cours des choses. La plupart des pays d'Asie avaient d'ailleurs soutenu la politique des Etats-Unis en Irak. Les Américains ne sont unilatéraux que sous l'angle européen. Dans le reste du globe, ils sont le cœur des choses, sous beaucoup d'aspects – monétaire, politique, culturel en partie aussi.

Il faut s'habituer au fait que nous autres, Européens, nous retrouvions sur les photos imaginaires des Asiatiques comme sur une image d'un amateur de premier niveau: il y a un large espace devant, et loin au fond on voit quelques individus, tout petits, en nombre décroissant, sans suffisamment d'enfants, sans croissance économique intéressante.

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