Sur une photo de presse parue cette semaine, le pli impeccable d'une chemise blanche traduisait l'horreur des attentats en Irak, mieux que tout autre détail. Les vestiges de l'horreur étaient là, bien sûr, plus visibles, le mur enfoncé du bureau de recrutement de la police, les débris. Mais l'officier de police qui s'était rué dehors, fusil d'assaut à la main, portait une chemise blanche toute fraîche, un gilet tout à fait civil, bref, un papi de 45 ans, et cette combinaison d'une normalité confortable et de l'horreur soudaine en disait long sur l'Irak actuel.

Le privilège de vivre dans un pays tranquille m'est apparu par contre lors d'une discussion avec un observateur hollandais de nos votations du week-end passé. On ergotait sur la question de savoir si la souveraineté et la volonté du peuple étaient mieux assurées par des cascades de votations, assez imprévisibles chaque fois, ou par l'élection d'un parlement et, partant, d'un gouvernement responsable, avec un programme bien défini. Là, les interlocuteurs suisses, de tendances politiques diverses, étaient d'accord de plaider pour les votations. Mais si le peuple, par voie d'initiative, enfreint les droits fondamentaux, comme certains le pensent après la décision d'interner à vie certains criminels? Dans la pratique politique suisse, le parlement doit déclarer une telle initiative irrecevable. Cette fois, il ne l'a pas fait, la discussion ayant été très brève, et on a ouvertement suggéré d'interpréter le texte, une fois voté, d'une manière restrictive. Ce n'est pas tout à fait la souveraineté pleine et entière du peuple non plus. La pratique politique est donc très circonstanciée et opportuniste. Si, cette fois, le résultat du vote souverain fait débat plutôt à gauche, la droite pourrait être touchée par d'autres entorses aux libertés. Si une initiative demandait de réduire les loyers d'un tiers et que ce peuple de locataires acquiesçait, le droit à la propriété en prendrait un coup. Certains théoriciens proposent que l'examen de la conformité aux droits fondamentaux ne revienne pas aux politiciens, mais à une Cour constitutionnelle, ou que les libertés soient d'un niveau constitutionnel supérieur. Leur changement demanderait alors des quotas bien supérieurs à la majorité simple. La tranquillité confortable de nos débats politiques ne devrait pas empêcher d'aller dans une de ces deux directions. Ne serait-ce que pour empêcher que des gens en chemise impeccable se servent de kalachnikovs un jour.

Très bonne récolte 2003 annoncée cette semaine, avec 20 milliards de bénéfice net engrangés par UBS, Credit Suisse, Roche et Novartis. Avant de se boucher le nez devant ces affaires vulgaires, rappelons-nous que cela représente pas moins de 4% du produit national. Une partie de ces sommes reste à l'étranger, mais cela nous change quand même des pertes tout aussi importantes de ces dernières années. Une partie de ces sommes arrose les étages supérieurs des entreprises, un peu trop, mais l'effet sur les autres salaires, sur les impôts, sur des investissements redoublant d'importance se feront sentir dans toute l'économie nationale.

Les récompenses de plus de 18 millions pour le patron de UBS, de plus de 20 millions pour celui de Novartis sont contestables. Non pas parce que UBS continue de licencier du personnel tout en faisant des bénéfices énormes et en payant de bons salaires. Accepter cette idée équivaudrait à dire qu'une entreprise doit épuiser toute sa capacité de rendement avant de pouvoir réagir en vue de marchés évolués ou de techniques nouvelles. Alors il serait trop tard. Non, c'est contestable parce que les chefs en question pourraient aussi faire leur travail pour 3 ou 4 millions: sinon, ils pourraient être aisément remplacés par les cadres de deuxième catégorie, derrière eux, qui font de toute façon une bonne partie du travail en question. C'est donc le conseil d'administration qui juge mal ce marché des cadres et ce sont les actionnaires qui pèchent par absence lors des assemblées générales. Le dysfonctionnement est là.

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