Notre optique est influencée par des photographies trompeuses dans la presse, comme on l'a vu la semaine passée. Mais la manière de voir et d'interpréter le monde passe aussi par les mots, et dans ces médias le non-dit compte, tout comme sur les photos. Ainsi, cette semaine, les critiques de Jacques Chirac sur l'annulation de l'énorme dette irakienne ont été bien relayées: selon lui, on fera plus pour l'Irak que pour les 37 pays les plus pauvres pendant dix ans. Mais qui avait concédé ces crédits fabuleux à l'Irak et pas aux pays les plus pauvres? C'était la France en général et son premier ministre Chirac en particulier. Cette petite amnésie du principal concerné n'a été relevée nulle part. La grande panne d'électricité à Zurich a aussi été l'occasion de constater une omission courante dans les articles de la presse alémanique qui l'ont relaté: si celle-ci avait suivi le penchant dans lequel elle est tombée lors des coupures de courant en Californie, attribuant les pannes au système de propriété et non à des défauts techniques, on aurait eu droit à des titres comme: «Le monopole étatique provoque une panne de courant».

Autre remarque dans le même ordre d'idée, cette fois sur la perception de la Chine, et en particulier sur le décalage de trois mois qui existe entre les optiques américaines et européennes: ici on observe encore l'influence des importations chinoises sur les prix des matières premières, on ergote sur les tensions internes de ce pays. La presse anglo-saxonne, elle, s'est déjà tournée depuis quelques semaines vers l'influence grandissante de la Chine sur toute l'Amérique latine. Ce «hinterland» américain passe imperceptiblement sous la coupe de l'influence chinoise – ses exportations vers la Chine dépassent déjà dans certains pays celles vers les Etats-Unis, les Chinois achètent des entreprises sud-américaines en nombre, et au Mexique 300 000 postes de travail bon marché ont été transférés vers la Chine, qui est moins chère encore. Dans quelques jours, dans quelques semaines, on aura les premiers articles dans la presse européenne sur le sujet. Jeune journaliste il y a trente ans, j'avais déjà exploité ce retard européen dans les sujets qui comptent. Je m'étonne simplement que c'est toujours le cas, malgré la rapidité des canaux d'information modernes.

Après ces remarques sur les points de vue qui peuvent varier, une dernière observation sur l'optique qui n'en est pas une. Je reçois souvent des documents de conférences données par des gens intelligents auxquelles je n'ai pas pu assister. Mais de plus en plus, ces documentations ne consistent pas en un texte cohérent, mais dans la simple reproduction des «présentations» en powerpoint. Comme il y a absence totale de verbes, de conjonctions de temps, de causalité, de finalité, de subordinations, on se retrouve devant de simples énumérations, avec des tirets à la place des liaisons. Et partant, il y a absence tout aussi totale de raisonnement, d'argumentation, de qualification et de pondération des contenus. Il n'y a pas de message. Je suis plus déterminé que jamais à ne pas faire des conférences en utilisant powerpoint. Le langage s'y perd. En plus, certains conférenciers abusent de cette manière d'illustrer en mettant entre cinquante et cent notions sur une seule page – comptez-les une fois lors d'un tel show! En même temps, ces conférenciers parlent, et le public devrait lire tous ces mots en parallèle. En plus il faut baisser les stores pendant de beaux après-midi ensoleillés… ah, le progrès!

En revanche notre vision sur les origines de l'espèce humaine s'enrichit continuellement. La semaine a apporté la découverte du «missing link», donc du chaînon manquant entre les singes et les hominidés d'il y a 12 millions d'années en Catalogne. Récemment, on a aussi trouvé des hominidés très petits en Asie. Dans le Jura, on a découvert récemment de nouvelles traces de dinosaures. Cette dernière trouvaille ne concerne pas les humains, mais toutes ces découvertes à une cadence rapide suggèrent que les humains que nous sommes, grattons la totalité de la surface de la terre. Car souvent, ces découvertes ne résultent pas d'un effort scientifique ciblé, mais de cette prise en possession de toute la croûte terrestre à des fins d'exploration, d'exploitation, de construction. Au moins les millénaires suivants auront-ils moins de peine à trouver nos traces à nous! Faisons donc un effort pour leur léguer de belles œuvres et le nombre le plus petit possible de crânes percés et de corps mutilés – cultivons l'optique que l'on aura de nous.

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