Le peuple peut se tromper. C'est le Tribunal fédéral qui le pense, et qui par conséquent enlève au peuple suisse la faculté de se prononcer sur des naturalisations. De telles décisions et procédures pourraient violer la Constitution. Le peuple bien sûr reste souverain: s'il persiste et signe, il peut introduire ce droit de vote sur les naturalisations dans la Constitution elle-même. La semaine a fourni d'ailleurs deux preuves d'erreurs de jugement de la vox populi. Le curé condamné à 4 ans et demi de prison pour pédophilie étalée sur plusieurs années prétend avoir reçu plus de mille lettres de sympathie, et une des victimes qui a finalement porté plainte est montrée du doigt dans le village. Les fidèles avaient d'ailleurs organisé une cérémonie de soutien à ce curé si estimé sur place. L'autre erreur populaire nous est contée dans un livre de l'historien allemand Götz Aly, qui montre que la dictature nazie est restée populaire jusqu'à sa fin amère. L'idéologie caressait le peuple allemand dans le sens du poil – ils étaient les meilleurs – et la pratique quotidienne assurait une bribe de pouvoir presque à chacun. La NZZ pense qu'Aly va trop loin cependant en rangeant le nazisme parmi les idéologies égalitaires du XXe siècle.

Et qui se trompe dans le débat sur les futures retraites? Pascal Couchepin est inquiet pour 2025, le président de l'Union syndicale rétorque que l'AVS est aujourd'hui dans les chiffres noirs. Ils ont raison tous les deux, mais Couchepin a les experts et les statistiques de son côté, car sur les années à venir les comptes vont se détériorer. Ce n'est pas seulement «un scénario pessimiste», comme l'affirme l'USS, car les générations futures, plus réduites, sont déjà nées. Le président de l'USS use donc du sophisme le plus pur en se limitant à cette année pour voir une AVS en bonne santé. D'ailleurs l'OCDE rappelle à la France, dans son rapport de cette semaine, que sa sécurité sociale, malgré les réformes timides votées, provoquera un déficit de 18% du produit national en 2050. En Suisse, l'AVS ne se porte pas trop mal actuellement, parce que les politiciens ont déjà versé le pour-cent de TVA voté par le peuple lors de l'instauration de celle-ci et qui avait été réservé pour les difficultés démographiques à venir. Les politiciens l'ont détourné pour contrer la faible croissance des contributions des années 1990. Là, le Tribunal fédéral n'est pas compétent pour constater une infraction à la Constitution, mais je pense qu'il y en a eu une.

Ces difficultés des rentes vieillesse du type européen avaient été prédites par une étude de la Banque mondiale en 1994 déjà. Il est des changements que l'on peut, en effet, reconnaître à l'avance. Ainsi cette semaine est prémonitoire de chambardements futurs dans l'emploi. Le secteur financier suisse pourrait perdre 40 000 de ses 187 000 emplois jusqu'en 2010, selon une étude de l'Université de Saint-Gall. Un autre rapport, à Londres, montre que le chiffre d'affaires boursier des banques stagne ou diminue mais que les transactions fleurissent – le solde se fait par les réseaux électroniques. Une autre étude encore sur les banques européennes les compare aux géants de l'automobile qui, aujourd'hui, ne fabriquent plus que 22% des voitures, tandis que les banques chapeautent encore environ 90% de leur «production». Elles vont donc externaliser de nombreuses activités dans l'avenir, devenir très petites, mais sans perte nette d'emplois. Car, comme pour les voitures, la vraie production se fera par des sous-traitants. Il n'y aura alors pas perte nette, mais transfert d'emplois. A ces signes, on peut ajouter le cas de la poste suisse, dont le déficit pour ses seuls bureaux postaux atteindra 600 millions de francs en 2008. Car les clients préfèrent d'autres solutions. Mais en faisant cela, ils occupent du personnel ailleurs, même si ce n'est plus dans la poste classique. Et c'est là que je reviens aux syndicats suisses: ils feignent de ne pas comprendre ces transferts, et les dénoncent comme de pures pertes. Ils n'ont pas de membres chez les nouveaux prestataires de services – bancaires ou postaux – et défendent les vieilles places de travail. C'est compréhensible, mais il ne faut pas se laisser trop impressionner. La poste suisse est exsangue, les banques ont perdu de la compétitivité par rapport à l'étranger, comme l'affirmait l'étude BAK du département de Joseph Deiss la semaine passée. Les signes sont donc clairs, comme ils l'étaient pour les rentes depuis des années.

On peut ajouter le signe donné aux emplois de l'industrie textile cette semaine. Toute l'Europe accepte dorénavant les travaux des sous-traitants en Afrique du Nord ou en Europe de l'Est comme «d'origine suisse», si la seule finition se fait ici. Cela signifie que les emplois seront encore plus transférés dans ces pays, au lieu de faire venir les travailleurs ici. C'est un signe très fort selon lequel seuls les emplois de marketing, de gestion ou de développement resteront en Suisse. Qui sait lire tous ces signes sans tomber dans une erreur facile, populaire ou populiste?

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