Le petit univers des humains tient à 30 centimètres de terre végétale et à quelques degrés autour d'une certaine température. Cet été torride vient de le rappeler. Car la terre végétale ne recouvre la surface stérile de notre planète que d'une couche de 30 cm seulement en moyenne, et si la température change durablement de quelques degrés, notre environnement habituel est chambardé. Les calories alimentaires de 6 milliards d'hommes proviennent des cultures introduites en fonction des climats du millénaire passé. Les droits de propriété sont définis en conséquence, l'essentiel de la fortune des populations est constitué par le sol et sa fécondité. Les réseaux des transports, des énergies sont soumis au moindre caprice naturel, glissements de terrain ou inondations. Et, pourtant, ces perturbations si pernicieuses pour nos installations sont insignifiantes par rapport au rythme millénaire de la nature. Que le débit d'un fleuve soit décuplé ou réduit à néant pendant dix ans ne constitue que des oscillations possibles, et statistiquement probables au cours des temps. L'humanité pourrait gérer des variations passagères et régionales, le problème n'étant, dans ce cas, qu'une affaire de distribution, comme l'affirment les experts en alimentation. Mais elle peine aujourd'hui déjà à nourrir équitablement les 6 milliards de ses membres, donc à opérer cette distribution.

Si jamais le climat mondial changeait véritablement, le drame serait général. Des experts en démographie cependant affirment que, dans tous les pays du sud, la période dite «de transition» approche de sa fin, c'est-à-dire que les populations entrent dans une certaine stagnation, voire un recul. En prévision de ce changement de cap, le démographe Pierre Chaunu pense que l'extinction de la race humaine dans quelque 400 ans n'est pas impossible. Le changement climatique n'y serait pour rien. Et je n'en sais rien non plus, mais la petite sécheresse que nous vivons peut nous inspirer ces grandes spéculations.

La situation de l'agriculture a été examinée par un groupe d'experts sous la direction du professeur André Sapir et mandatés par la Commission de Bruxelles. Mais ces professeurs arrivent à des conclusions inattendues: il faut arrêter de dépenser 40% du budget de l'Union pour les paysans, plus 30% pour les régions périphériques. Car, d'une part, les résultats ne sont pas probants et, d'autre part, il vaudrait mieux investir cet argent dans des secteurs d'avenir. C'était d'ailleurs le sujet d'une de mes chroniques du mois passé. Mais le seul arrosage des techniques nouvelles ne changera pas le visage économique de l'Europe. Car elle peine à transformer les prouesses de ses laboratoires en activité économique. On retrouve les freins habituels à la croissance qui sont l'impréparation entrepreneuriale des chercheurs et la manie des Européens de déclarer «domaines réservés» les secteurs les plus expansifs, comme la culture visuelle et informatique, ou la génétique. Et puis, la même Union, dont les experts implorent des stratégies d'avenir, continue de régenter les différents secteurs d'une main lourde. Si on trouve que j'insiste trop souvent sur ce sujet, ce n'est pas de ma faute, car je ne fais que suivre ces réglementations au rythme des semaines. Par exemple, cette semaine, la Commission de l'Union vient de proposer des restrictions sévères dans l'étiquetage des produits alimentaires.

Les producteurs ne pourront plus déclarer qu'un produit est «à 99,5% sans graisse», mais ils peuvent indiquer «sans graisse» s'il y a moins de 0,5% de graisse. Des détails de ce genre sont donc imposés, mais aussi l'interdiction de formules très vagues, que les consommateurs prendront à leur juste valeur: «maintient votre jeunesse», ou encore «améliore la mémoire». Ensuite, cette semaine aussi, la Commission a annoncé des mesures très contraignantes pour le transport de bétail. Entre autres mesures, elle impose un délai de repos de 12 heures après 9 heures de transport. Comme par hasard, ces délais coïncident avec le temps de repos déjà imposé aux chauffeurs de camion. Ainsi, grâce à la sollicitude des commissaires, les hommes et les bêtes sommeilleront côte à côte et en même temps. Mais il ne semble plus possible de prévoir deux chauffeurs et d'acheminer rapidement les animaux.

La réglementation européenne contre la discrimination en matière d'hébergement et de restaurants, par les assurances et dans le logement vient d'être jugée «monstre bureaucratique» par le gouvernement allemand, qui ne l'introduira pas dans sa législation nationale. La directive proposée par Bruxelles pour payer les travailleurs temporaires de manière égale aux travailleurs de longue date dans les sociétés a chaviré grâce à la résistance danoise, espagnole et britannique, au nom de la flexibilité de l'emploi. Mais qui plus est, le traitement égal de l'expérience inégale des temporaires et des travailleurs réguliers aurait été ressenti comme une gifle par les employés de longue date d'une entreprise. Il faut tirer son salaire des grilles immuables d'une bureaucratie pour oublier cela.

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