A l'occasion de son départ, on apprend que la Suisse avait un secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères. Ce fonctionnaire n'avait pas fait de vagues pendant son activité, et ce n'est qu'après sa démission qu'il donne des interviews qui pourraient remuer la scène politique. En effet, il se prononce pour une adhésion de la Suisse à l'Union européenne et demande un vaste débat sur la question. Mais pourquoi n'avait-il pas utilisé sa fonction importante pour le promouvoir? Franz von Däniken ferait probablement valoir que le Conseil fédéral n'a pas de doctrine en la matière et qu'un fidèle serviteur de l'Etat ne peut s'avancer plus que son gouvernement. Mais cette incapacité d'agir du gouvernement, dans cette question comme dans beaucoup d'autres, constitue précisément une des raisons pour rester loin de Bruxelles. Car sans programme d'action, sans lien étroit entre les positions du gouvernement et la majorité parlementaire qui l'a élu, la Suisse n'aurait pas de voix dans les instances communautaires. Comme lors du traité sur les vols entre l'Allemagne et Kloten, signé par le président du pays, mais enterré par le parlement, les partenaires poseraient toujours la question pertinente du suivi des dires des représentants suisses dans leur propre pays. Le secrétaire d'Etat devrait donc avoir réfléchi sur le fait que l'adhésion ne se ferait qu'au prix d'une hiérarchisation et d'une centralisation du pouvoir à Berne.

Le président autrichien se trompe lui aussi sur les institutions, sur celles de l'Union même, quand il propose une votation populaire générale, européenne, au sujet de l'entrée de la Turquie. Car tous les domaines non communautaires demandent l'unanimité des pays membres, et l'admission de nouveaux membres est un de ces domaines. Balayer cette possibilité du veto national équivaut à une rupture du droit communautaire, à une situation complètement illégale. Le peuple européen n'est pas un organe de l'Union. Pour en faire un organe, il faut l'unanimité des gouvernements et une procédure de ratification solennelle. Il me paraît donc incroyable qu'un président puisse favoriser une telle révolution par simple opportunisme, pour épargner aux gouvernements nationaux le choix difficile d'un référendum pays par pays.

Contre l'installation d'un vote paneuropéen comme organe de l'Union, on peut avancer le danger de domination, de tyrannie par une même majorité, celle des bénéficiaires nets des transferts communautaires, celle des vieux pays fondateurs sur tous les autres, plus libéraux. Je pense que ce vote scellerait l'éclatement de l'Union, pas sa cohésion. Cette Union souffre déjà de trop de concepts politiquement «généreux», comme l'euro, adopté par l'Allemagne à l'époque «par souci politique». Aujourd'hui, elle pourrait améliorer sa situation économique rapidement par la souveraineté monétaire du Deutschmark, en le dévaluant imperceptiblement. L'Europe a besoin du pragmatisme et de l'utilitarisme anglais, est-européen et, le cas échéant, suisse. Des frivolités politiciennes l'ont déjà mise assez en difficulté.

Une décision très politique devra être reprise par la Suisse dans le cadre des accords bilatéraux II. Le Conseil fédéral s'engage à imposer aux médias télévisés suisses, privés et publics, d'émettre le quota minimum d'œuvres européennes. Cette disposition est dirigée clairement contre les sources américaines. La Suisse rejoint ainsi les années 30 et 40, quand le Conseil fédéral et la Radio suisse limitaient le nombre des étrangers et des influences étrangères dans les programmes. Les ténors de l'opinion publique refusaient «la musique de nègres», à savoir le jazz. Avec d'autres mots, mais avec le même état d'esprit, les politiciens de l'Europe croient pouvoir diriger l'information et le goût du peuple. C'est vraiment la bonne recette pour se catapulter hors de la mondialisation et de la connaissance des autres cultures. C'est franchement répressif et pauvrement défensif.

La Grande-Bretagne et les Pays-Bas obligent maintenant leurs citoyens et les étrangers de passage à porter en permanence une pièce d'identité sur eux. La Suisse a ainsi une occasion de plus de ne pas imiter cet étau autour de la personne libre. Sa vocation devient de plus en plus de se constituer en tant que pays où l'individu peut encore tout faire, tout dire.

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