«La dernière guerre doit avoir causé beaucoup de dégâts en Suisse», remarquait un Américain peu informé en contemplant les constructions nouvelles et brutales dans les vieilles villes suisses. L'histoire est peut-être inventée mais, vacancier moi-même à Genève, j'ai regretté une fois de plus l'harmonie détruite du rond-point de Rive ou la disparition de la maison natale de Jean-Jacques Rousseau sous feu la «Placette». Une visite du Musée de l'histoire urbaine à la Maison Tavel révèle l'étendue des changements et des destructions que la Genève moderne a entrepris. La maquette sous le toit du musée présente la ville de la première moitié du XIXe siècle. A nous, contemporains, elle semble homogène. Mais vue de plus près, elle comporte des maisons du Moyen Age, de la Renaissance et des siècles suivants. Pendant ces siècles, on avait détruit pour innover – comme aujourd'hui. D'autres villes qui comptent parmi les hauts lieux du tourisme européen, comme Vienne, Saint-Gall ou Dresde, avaient même rasé tout pour devenir, en quelques décennies seulement, des villes baroques.

La réaction de vouloir tout conserver serait donc fausse. La semaine nous a apporté les preuves de la futilité d'une telle entreprise – à Zurich. L'inventaire des objets protégés vient d'être publié. Il comprend 10% de la substance construite de cette ville, ce qui me semble énorme. Mais ce sont des objets plus ou moins isolés que l'on veut préserver. Si le flux de la circulation les engloutit, si on peut construire des énormités à proximité immédiate, on arrive au même résultat qu'au rond-point de Rive. Le deuxième élan protecteur de Zurich vise la nature en pleine ville. Six cents sites sont actuellement inventoriés pour entrer dans une liste de lieux protégés. On y trouve le terrain de l'usine d'incinération des déchets, des bâtisses que les chauves-souris ont élues pour s'y installer ou encore les rails des CFF «qui sont comme une steppe» et où logent des abeilles sauvages.

Au lieu de se perdre dans ces cas isolés et de vouloir arrêter toute évolution d'une ville, il faut plutôt viser les grands ensembles. Il faut préserver l'ensemble d'une vieille ville, il faut maintenir des exemples de rues entières de la fin du XIXe siècle, mais il faut aussi libérer des terrains pour créer de nouveaux exploits. Genève, d'ailleurs, a montré l'exemple avec le quartier de Saint-Jean puis avec Le Lignon, Lugano est en train de le faire avec son quartier des banques. Ce seront, peut-être, les lieux de pèlerinage touristique des décennies suivantes. On y crée, on innove. Protéger des objets isolés à ces endroits en y sacrifiant une évolution si spectaculaire aurait été un tort.

La protection est aussi le but de l'Aide suisse aux montagnards. Mais elle a perdu 16 millions à la Bourse – après avoir gagné beaucoup plus les années auparavant, comme l'affirme son nouveau président, Adolf Ogi. Après l'affaire Zäch des fonds des paraplégiques, après une fondation contre les mines antipersonnel qui n'a pratiquement rien fait avec son argent, voici de nouveau les tristes errements d'une œuvre de bienfaisance. Mais ce ne sont même pas les 16 millions qui m'énervent. Pourquoi cette fondation pour l'aide aux montagnards peut-elle perdre tant d'argent? Parce qu'elle a 100 millions dans ses comptes. Cette organisation qui, par exemple, sollicite la collecte de vieux vêtements pour les paysans de montagne est assise sur une montagne d'or. C'est le syndrome de l'écureuil, dont souffrent beaucoup d'organisations d'entraide suisses. «Il faut des réserves», «il faut un fonds de roulement», tels sont les arguments avancés. Mais entre-temps, les destinataires sont priés, en quelque sorte, de faire des économies pour leur propre bien futur. Il y a certes une différence entre les malversations de Guido Zäch et ces économies forcées sur le dos des destinataires déshérités censés bénéficier de ces sommes, mais elle ne me semble pas énorme. Pour l'instant, les gestionnaires cent fois millionnaires de l'aide aux montagnards font la quête pour rassembler 400 000 francs après les dégâts provoqués par les intempéries à Brixen, dans le canton d'Uri, en 2002. Les gestionnaires doivent avoir eu, pendant toute cette année, plus de contacts avec leurs banquiers qu'avec les armaillis de Brixen.

Ils ne sont pas millionnaires, mais bien-portants, les ménages suisses. La statistique leur accorde un revenu moyen de 8797 francs par mois en 2001. Bien sûr, on peut tout faire dire aux moyennes. Mais l'enquête confirme que la majorité des ménages de salariés compte plusieurs personnes qui travaillent. Et les ménages monoparentaux n'arrivent qu'aux deux tiers du revenu des ménages complets avec un ou deux enfants. La conclusion pour la politique sociale, une fois de plus: on ne peut pas définir quelqu'un comme pauvre selon son revenu individuel, car beaucoup de ménages salariés en ont plusieurs, et la situation serrée de certains ménages est due aussi à leur choix, et non pas «à la société».

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