Lorsque l'on est bloqué à gauche comme à droite, la seule dimension qui permet encore de manœuvrer est l'espace-temps. C'est sans doute le raisonnement que va tenir la commission de sécurité du Conseil des Etats, qui se penchait hier et aujourd'hui vendredi sur la réforme de l'armée, rejetée au début octobre par le Conseil national lors de la session décentralisée de Flims.

Le projet du Conseil fédéral avait alors succombé à une alliance qualifiée de contre nature entre l'UDC et le PS, qui ont contribué au rejet de l'étape de développement 2008/2011 pour des raisons parfaitement opposées. L'UDC pour des raisons culturelles, en quelque sorte, puisqu'elle revendique une armée dimensionnée et organisée en fonction de sa fixation sur une image des institutions, de la politique extérieure et de la menace qui doit plus à l'époque de la guerre froide qu'au XXIe siècle. Le PS pour des raisons idéologiques, parce qu'il supporte mal de voir l'armée assumer des tâches de police et qu'il entend saisir l'occasion de la redimensionner.

En fonction de sa composition - ni l'UDC ni le PS n'y étant fortement représentés -, de son recrutement, de son mode de fonctionnement et de ses traditions, la Chambre des cantons peut jouer un rôle d'amortisseur des passions politiques.

Ce n'est pas totalement par hasard, pour n'en citer qu'un exemple, si le Conseil des Etats a brûlé la politesse au Conseil national pour être la première Chambre à examiner la nouvelle étape de la réforme de la politique agricole, PA 2011, ce qui devrait «tranquilliser» un dossier controversé. Dans le cas de la réforme de l'armée, on attend au contraire des sénateurs qu'ils s'emploient après coup à réparer les pots cassés au Conseil national.

La commission de sécurité du Conseil des Etats devrait commencer par choisir de donner du temps au temps, en renonçant à traiter cet objet lors de la session de décembre et en le repoussant à la session de mars. Voilà qui permettrait de faire chuter la tension et d'envisager le débat dans des conditions un peu plus sereines.

Il ne fait guère de doute que la majorité démocrate-chrétienne et radicale du Conseil des Etats peut souscrire au projet du Conseil fédéral, tel quel ou légèrement retouché. Une décision positive de la Chambre des cantons changerait quelque peu la donne pour le Conseil national, qui devrait alors reprendre le dossier au mois de juin. Pour des raisons de planification, la question ne peut pas être repoussée au-delà des élections. Le Conseil fédéral manque donc de la profondeur stratégique qui serait nécessaire pour remettre plus largement sur le métier la politique de sécurité, comme le revendiquent certains. Mais il a à disposition un espace qui permet d'envisager quelques variantes tactiques.

Ce délai permettrait notamment d'envisager une manœuvre par les ailes.

Dans un pareil cas de figure, qui voit le cumul d'une opposition de droite et d'une opposition de gauche, chacune d'elles peut nourrir la même crainte: que le Conseil fédéral décide de faire des concessions à l'un des camps pour obtenir son ralliement.

En l'occurrence, il ne s'agirait pas de faire monter mais bien de faire baisser les enchères. Celui qui demanderait le moins cher, ou autrement dit le plus disposé au compromis, l'emporterait, et l'autre perdrait l'entier de sa mise. Pour le Conseil fédéral, comme pour la majorité démocrate-chrétienne et radicale du Conseil des Etats, il y a un certain nombre de perspectives à explorer.

Une autre donnée de la question est la proximité des élections fédérales. Lors de la session de juin, au moment où le Conseil national reprendrait, dans cette hypothèse, les choses en main, on sera déjà en pleine campagne. Si tous deux persistent dans leur obstination, lequel des deux camps de l'opposition aura plus ou moins intérêt que l'autre à apparaître, face à l'électorat, comme le fossoyeur de la réforme de l'armée et le responsable d'un pourrissement de la situation?

Il peut aussi n'y avoir que des perdants. A l'UDC et au PS, l'on pourrait à ajouter à ce titre, au nombre des victimes potentielles, l'armée et Samuel Schmid lui-même.

On peut encore voir les choses d'une autre façon. De l'UDC et du PS, lequel de ces deux partis est-il le plus susceptible de consentir à un compromis? Et avec lequel des deux le Conseil fédéral et le centre droit ont-ils intérêt à passer un tel compromis, au-delà de la pure manœuvre électorale et dans une perspective à moyen terme?

Avec l'UDC, ce serait de toute façon un retour en arrière vers l'armée de grand-papa. Avec le PS, ce serait, à condition de n'aller ni trop loin ni trop vite, faire un pas dans une direction générale qui peut réunir une majorité.

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