Plusieurs organisations agricoles marginales ont déposé mercredi à Berne une pétition munie de 37500 signatures pour protester contre l'étape actuellement en cours de la réforme de la politique agricole, PA 2011. Cette démonstration a connu un écho médiatique extrêmement mesuré. Cela ne résulte ni d'un hasard, ni de quoi que ce soit qui ressemble à une forme de conspiration du silence. On a considéré avec intérêt les revendications des pétitionnaires et leur manifestation sur la place Fédérale a suscité la sympathie, mais cela ne suffit pas à créer un écho. Manifestement, la politique agricole et l'avenir de l'agriculture ne sont plus un thème porteur dans l'opinion. La disparition de 2000 fermes par année ne suffit pas à créer l'émotion.

Les organisations officielles ou majoritaires, si l'on peut l'exprimer de cette façon, l'ont déjà éprouvé. Le Conseil des Etats a certes prêté une oreille attentive à leurs revendications sur le dossier de PA 2011, mais cette sollicitude devait beaucoup plus à des préoccupations partisanes et électoralistes qu'à de solides convictions. On devrait en avoir la confirmation lors du débat au Conseil national, par nature plus agité, lors de session des Chambres qui débute lundi.

En Suisse où tout passe par le souverain, on peut dire que la politique agricole résulte plus ou moins d'un contrat social. Le contrat actuel a été formulé dans les années 90, au début de la grande réforme de la politique agricole, et on peut le résumer de manière relativement synthétique. Vous produisez de la façon la plus saine et proche de la nature possible, tout particulièrement en ce qui concerne la garde des animaux, en échange de quoi nous acceptons de vous soutenir financièrement par le moyen des paiements directs et vous vous débrouillez avec les règles du marché. Ce contrat n'a pas été remis en question depuis lors et rien n'indique qu'il puisse l'être. Les controverses actuelles demeurent circonscrites aux milieux directement concernés et portent sur des questions plus techniques que politiques.

Une production particulièrement respectueuse de la nature a son prix. Dans un grand élan anthropomorphique fondé sur la certitude que ce qui était bon pour l'homme et pour la femme au foyer, l'exposition à la lumière du jour et la promenade quotidienne, par exemple, l'était également pour la vache laitière et pour la poule pondeuse, on a élaboré un appareil réglementaire extrêmement contraignant. Les nouvelles exigences relatives à la garde des animaux ont eu ceci de paradoxal qu'elles condamnaient, à court terme, un autre élément du consensus sur la politique agricole, la vision romantique de la paysannerie que partageaient la plupart des citadins.

Tout ce qui faisait le charme de la vie à la campagne dans l'esprit des gens de villes s'est trouvé progressivement condamné par les nouvelles normes, à commencer par les bâtiments anciens. Et les exploitations qui ont survécu ont dû investir lourdement. Ce qui signifie la mort des petits et des bricoleurs.

Qui voudrait aujourd'hui garder trois poules en respectant strictement toutes les normes verrait le prix de l'œuf à la coque du petit déjeuner s'approcher de celui du caviar. Et il semble que l'opinion, plus préoccupée désormais par les prix à la consommation dans l'îlot de cherté suisse ait dépassé ce genre de nostalgies.

Par contre, les revendications des organisations, altermondialistes, telles qu'elles ont été présentées mercredi, ont le tort de s'y inscrire en plein, bien qu'elles soient armées par un autre ressort. Le maintien des exploitations existantes, l'encouragement des jeunes urbains à s'orienter vers un secteur primaire en train de se ratatiner, l'inscription des terres et des bâtiments dans une bulle protégée ne vont pas seulement à l'encontre de la politique agricole du Conseil fédéral. Elles ne trouvent plus de relais dans le champ de préoccupations dans la sensibilité de l'opinion.

Une opinion qui, après avoir imposé le concept de la poule épanouie sans trop se préoccuper des conséquences, est passée à autre chose.

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