Le temps se gâte pour Micheline Calmy-Rey, encore épinglée jeudi pour avoir voulu offrir les bons offices de la Suisse à la Russie dans la crise avec la Géorgie (lire p. 8), particulièrement maltraitée ces derniers jours. La multiplication des offensives, politiques bien avant que d'être médiatiques, contre la ministre des Affaires étrangères, a plusieurs causes, qui vont de l'anecdotique à un phénomène de fragilisation qui s'est accentué au cours de ces dernières semaines.

On voit difficilement une explication autre qu'anecdotique à l'attaque menée par le PDC. L'idée d'exiler Micheline Calmy-Rey ailleurs qu'aux Affaires étrangères a été émise dans la presse dominicale par Christophe Darbellay, assez timidement, notons-le. La démarche est apparemment à mettre au compte du plan com du président du PDC, pour occuper le terrain entre son mariage et l'ouverture de la chasse haute en Valais, où ses exploits ne manqueront pas d'être largement médiatisés. Provoqué par l'UDC à dépasser les rodomontades dominicales, le PDC aurait réagi par une lettre ouverte à Pascal Couchepin dont il sait n'avoir aucune réponse à attendre. Tout cela n'a guère de sens, sauf à considérer que le PDC ne se serait pas livré à ce genre de plaisanterie si la cheffe du DFAE n'était pas en état de moindre résistance.

La semaine dernière avait lieu à Berne la conférence des ambassadeurs, qui réunit chaque année plusieurs dizaines de chefs de mission et cadres du département. Cela représente, à tous les sens du terme, une masse critique dont la seule existence joue comme une chambre d'amplification des polémiques à divers degrés de maturité que nourrit l'activité - certains n'hésitent pas à dire l'activisme - de Micheline Calmy-Rey.

L'évocation de Ben Laden dans le discours d'ouverture a donné lieu à une méchante querelle résultant d'une interprétation mal intentionnée des propos de la ministre des Affaires étrangères. Elle n'a en fait pas joué un grand rôle. Micheline Calmy-Rey n'a surtout pas été très convaincante dans l'allocution adressée à ses troupes. Elle a déçu dans la mesure où il manquait à sa longue contribution théorique sur l'utilité du dialogue la moindre évocation d'une ligne et de priorités, a-t-on entendu.

Dans un contexte plus large, c'est surtout l'affaire iranienne qui nourrit encore le malaise. En matière d'ingénierie diplomatique, la facilitation diplomatique entre l'Iran et ses interlocuteurs européens et américain est très certainement un succès. La diplomatie helvétique a patiemment mis au point les modalités d'un rapprochement entre les parties et a convaincu celles-ci de se mettre à table, ce qu'elles ont fait récemment à Genève (les «Geneva Talks»), avec un résultat mitigé mais pas totalement négatif. Mais ce succès aura coûté cher à la ministre des Affaires étrangères, à commencer par le désastre médiatique de la photo qui la montrait voilée, avec un large sourire, sous la photo de Khomeiny. Un désastre accentué par une mauvaise communication à propos de ce voyage à Téhéran, dont on ne comprenait pas lequel était, de la médiation sur le nucléaire ou de la conclusion d'un contrat gazier, le véritable motif et lequel le prétexte. L'incompréhension était encore portée à son comble par les propos ambigus de Micheline Calmy-Rey sur ledit contrat, présenté comme une importante contribution à l'approvisionnement énergétique du pays, alors que l'on apprenait le lendemain que le gaz iranien était en fait destiné à l'Italie.

D'autres aspects de la question ont encore contribué de façon importante à entretenir à ce sujet un épais climat de méfiance entre Micheline Calmy-Rey et ses collègues du Conseil fédéral. L'initiative de la Suisse n'a pas été sans susciter, en tout cas à son début, une certaine émotion et une certaine inquiétude dans les chancelleries des Etats intéressés, qui se sont manifestées par différents canaux. Et notamment par celui de l'ambassade des Etats-Unis à Berne. Il existe apparemment plusieurs cuisines politiques à Washington. Peter R. Coneway, ami de George W. Bush, très conservateur et très remonté contre Téhéran, est très répandu dans la Berne fédérale. Il paraît y avoir persuadé plusieurs conseillers fédéraux et de nombreux parlementaires que les Américains sont toujours fâchés contre la Suisse, alors que le Département d'Etat, à Washington, assure du contraire. L'ambassadeur Coneway a trouvé des oreilles d'autant plus attentives à Berne qu'une large partie du personnel politique, à commencer par Pascal Couchepin, est, traditionnellement et culturellement, pro-américain et pro-israélien.

Ce sont ces remous que l'on a retenus dans la Berne fédérale, plutôt qu'une réussite diplomatique dont les auteurs sont par ailleurs incapables d'expliquer aux politiques et au public, pour autant qu'ils en ressentent même la nécessité - c'est l'une des nombreuses facettes d'un problème de communication plus général - en quoi elle sert les intérêts généraux du pays.

L'affaire iranienne a suscité au Conseil fédéral une méfiance qui explique une forme d'acharnement à arracher à la cheffe du DFAE l'engagement d'abandonner toute initiative dans ce domaine, engagement dont personne ne croit vraiment, du reste, qu'il sera tenu. Cette méfiance explique également que lorsque Micheline Calmy-Rey a proposé récemment de nommer dans un Etat voisin de l'Iran à haute importance stratégique un ambassadeur connaissant très bien la région mais réputé original et créatif, le Conseil fédéral a refusé sa proposition, de crainte qu'elle ne favorise de nouvelles aventures.

Indépendamment du contexte, Micheline Calmy-Rey a également mis du sien, par son style, son caractère et ses caprices, dans l'entretien d'un climat de défiance chez ses collègues, persuadés qu'elle mène certains projets dans leur dos. L'exacerbation de ce climat comme la quasi-coïncidence de l'affaire iranienne et des événements survenus en Colombie ont contribué à la fragiliser et ont fait apparaître des signes de fatigue et d'usure. La cheffe du DFAE ne rebondit plus aussi bien qu'autrefois, sa capacité de séduction auprès de l'opinion publique s'est amoindrie avec l'arrivée de deux autres femmes au Conseil fédéral, son parti commence à songer à la succession. Sans être vraiment des signes irrémédiables de faiblesse, ce sont pour le moins, pour ses nombreux ennemis, des invites à lui tailler des croupières.

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