La politique d'information des conseillers fédéraux a un caractère assez aléatoire. Elle dépend parfois de l'humeur du jour, du courage ou du manque de courage, de l'intérêt ou de l'inconvénient à se montrer et à s'exposer en fonction de la conjoncture du moment, plus que d'un concept défini ou de la considération de l'intérêt public. Il arrive que les membres du collège gouvernemental se précipitent pour commenter ce qui aurait à peine lieu de l'être ou au contraire qu'ils s'abstiennent alors que la matière et le contexte commanderaient que l'autorité s'exprime.

Ce qu'il est convenu d'appeler l'affaire Blocher-Roschacher a conditionné la vie politique du pays pendant des mois et, au vu de son impact sur la campagne électorale et les élections fédérales du 21 octobre, on peut dire que ses retombées vont nous affecter longtemps encore. Le Conseil fédéral lui-même n'en a pas sous-estimé l'importance, puisqu'il a adopté une procédure tout à fait inhabituelle pour étudier le rapport de la commission de gestion, confié à l'examen d'un jurisconsulte.

Cette affaire a fait des gros dégâts, elle a altéré la confiance du public dans les institutions et dans les magistrats, et elle a laissé un certain nombre de blessés sur le terrain de la politique et de l'administration, dont les cicatrices seront longues à se refermer.

Elle n'a pas vraiment trouvé de conclusion. Ses différents éléments se sont effilochés, confondus dans l'esprit du public, sans donner ni entièrement tort ni entièrement raison à aucune des parties. Qui fait encore aujourd'hui la distinction entre le fond de l'affaire, c'est-à-dire les rapports entre le ministre de la Justice et le procureur de la Confédération, et l'épisode annexe et distinct, bien qu'il soit lié au principal, des rocambolesques documents du banquier Holenweger?

L'opinion en a retenu plus ou moins vaguement que la commission de gestion a affabulé, que Blocher s'est lui-même blanchi - en organisant habilement des fuites dans la presse dominicale avant la séance du Conseil fédéral -, que les médias ont brassé beaucoup d'air et qu'il ne s'est en fin de compte rien passé d'autre ou presque qu'une sorte de happening préélectoral quelque peu nauséabond, dont la mise en scène reste obscure et les commanditaires masqués.

L'autorité politique, qui a pourtant eu en mains toutes les pièces du dossier, a laissé chacun se faire sa propre idée de l'affaire, en fonction de ses convictions, de ses préjugés et des bribes d'information, de désinformation ou d'intoxication accumulées au fil des semaines.

Le Conseil fédéral s'est limité à livrer jeudi de la semaine dernière un rapport brut de décoffrage. En réponse aux observations de la commission de gestion, il s'est contenté de donner raison à Christoph Blocher sur deux des nombreux points de la procédure sans aborder les autres, tout en s'étendant, sur un mode plus technique que politique, sur les solutions à trouver pour la surveillance du Ministère public. Il a déposé conjointement le rapport de l'expert qu'il avait lui-même mandaté, rapport dont les conclusions diffèrent très sensiblement des siennes. Tout cela sans le moindre accompagnement, ni commentaire.

On aurait pu attendre du Conseil fédéral qu'il s'explique sur ses divergences de vues avec son expert jurisconsulte - dont il faisait pourtant à l'origine le plus grand cas -, qu'il se livre à une forme de critique de l'exercice, qu'il tire une leçon des nombreuses péripéties de l'affaire et qu'il offre au public quelque chose qui ressemble à une clé de lecture des événements et surtout, c'est là que le manque est le plus criant, qu'il livre au moins une amorce de vision d'ensemble.

Il est des circonstances ou la langue de bois, voire la «langue de sciure» selon l'expression en vogue dans les anciens pays de l'Est, où l'on en connaissait un bout en matière de xyloglossie, vaut mieux que le silence. Un silence qui, s'agissant d'une affaire qui a eu de pareilles conséquences, est un aveu de faillite en matière de responsabilité politique comme de politique de communication.

La responsabilité en incombe, ès qualités, à la présidente de la Confédération. L'objectivité commande de relever qu'il n'est pas absolument sûr que ses collègues auraient fait beaucoup mieux à sa place. Il reste qu'on a l'impression que le Conseil fédéral s'est en quelque sorte déchargé de sa responsabilité sur des tiers et qu'il laisse les intéressés se débrouiller tant bien que mal pour s'expliquer dans les arènes télévisuelles. Sur un Christoph Blocher mal blanchi, planent toujours un certain nombre d'interrogations. Un certain nombre d'attitudes et de démarches du ministre de la Justice n'ont toujours pas d'explication satisfaisante (LT des 12.10, 10.11 et 6.12.2007). La commission de gestion souffre d'un discrédit qui demeure injuste dans la mesure où il n'est pas partagé par tous ceux qui ont contribué à créer un climat dans lequel il était difficile de garder un sang-froid absolu. Un certain nombre d'événements n'ont toujours pas d'explication rationnelle.

Micheline Calmy-Rey a donné a posteriori une explication on ne peut plus alambiquée, qui laisse entendre que le collège gouvernemental s'est abstenu de trancher pour préserver son unité, ce que l'on peut comprendre par son confort. Dans cette affaire où personne ne s'est vraiment montré à la hauteur de ses responsabilités, le moins navrant n'est pas l'attitude du Conseil fédéral, qui a apporté sa propre contribution au gâchis général.

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