La polémique sur l'opportunité de joindre ou non la reconduction et l'extension de la libre circulation des personnes en un seul arrêté, et donc d'en faire un seul objet soumis au référendum facultatif et, par voie de conséquence, au verdict du peuple souverain, est une véritable question d'école en matière de jugement et de choix politique. On serait tenté de dire, pour répondre à Christoph Blocher, qu'il s'agit d'une Schweinerei exemplaire. Les juristes, on le sait, sont d'accord sur le fait que les deux possibilités sont également soutenables. La question est donc purement politique, par quelque bout qu'on l'attrape, et elle ne se pose, relevons-le, qu'à la suite d'un hasard du calendrier qui fait que ces deux questions coïncident.

Commençons par le respect des droits populaires. On avait promis, il est vrai, lors du vote sur les accords bilatéraux I, que le peuple aurait non seulement l'occasion de valider le principe même de la libre circulation au bout d'une période d'essai de sept ans, mais encore qu'il pourrait, à chaque extension à de nouveaux Etats, se prononcer sur chaque cas particulier. Le respect à la lettre de cette promesse commanderait que l'on pose séparément la question de la reconduction et de l'extension à la Bulgarie et à la Roumanie. Qu'en est-il de l'esprit dans lequel cette question est posée? Le respect des droits populaires ne semble être, dans cette affaire, la préoccupation prioritaire ni de l'un ni de l'autre camp, mais fait figure d'alibi.

Pour les partisans d'un seul arrêté, le but est à la fois d'assurer au mieux la sécurité de la voie bilatérale, avec le moins possible de dégâts collatéraux. On entend par là, principalement mais pas exclusivement, les effets du ressentiment des Bulgares et des Roumains. S'ils se voyaient infliger l'affront de se voir refuser, et eux seuls, la libre circulation, ils nous le feraient payer dans la négociation, et surtout la ratification, des nouveaux accords que la Suisse conclura nécessairement dans le futur avec l'UE.

Cette position s'appuie sur une certitude, ou la conviction d'une probabilité telle qu'on ne saurait en courir le risque, qu'un refus de l'extension de la libre circulation aurait les mêmes effets qu'un refus de sa reconduction. Cela revient à faire de la double question de la reconduction et de l'extension de la libre circulation une sorte de référendum pour ou contre la poursuite de la voie bilatérale avec l'UE.

Et au fond c'est bien de cela qu'il s'agit, puisqu'en donnant matière à l'UE d'actionner la clause guillotine qui entraîne la résiliation des accords bilatérauxI on remettrait en question l'entier des relations entre la Suisse et l'Europe. Le but accessoire de la manœuvre est ouvertement de rendre plus difficile à l'UDC une campagne référendaire en l'obligeant à miser beaucoup plus gros, et à assumer beaucoup plus clairement sa prise de risque aux yeux des citoyens.

Si cette première solution ne respecte pas à la lettre les droits populaires, elle en respecte l'esprit, dans l'affirmation que, un non à chacune des deux questions ayant les mêmes effets, on peut les fondre en une seule. Elle peut même prétendre à une plus grande honnêteté à l'égard du peuple dans la mesure où elle se flatte de le tirer de l'illusion qu'il peut impunément dire non aux Bulgares et aux Roumains.

Or c'est sur cette illusion que repose entièrement le parti pris de la droite nationaliste. Il y a peu de monde dans ses rangs pour prétendre que l'on peut vivre sans accords bilatéraux avec l'UE, autrement dit choisir en connaissance de cause l'Alleingang. La position de l'UDC repose sur la conviction que l'UE n'osera pas mettre ses menaces à exécution et que la Suisse peut tranquillement ignorer la menace de la clause guillotine. «Ils n'oseront pas», tel est son argument majeur. Toute une partie de l'opinion, qui va bien au-delà des frontières de l'UDC du reste, n'a compris ni l'évolution des rapports de force, ni le changement de climat à propos de la Suisse, et continue à croire que Berne est en position de force face à Bruxelles.

En faisant campagne uniquement contre l'extension à la Bulgarie et à la Roumanie, la droite nationaliste est convaincue, à tort certainement, de ne faire courir qu'un moindre risque ou même aucun risque au pays. L'exercice serait en plus facile et jubilatoire. On ne peut pas refaire avec les Roumains le coup du plombier polonais, qui a beaucoup perdu de son impact anxiogène. Mais l'exploitation de la peur d'une invasion de Roms, qui ne manquerait pas d'être orchestrée avec un cortège de crimes et de nuisances, serait un vrai bonheur pour les activistes du parti, s'inscrivant à merveille dans son mode opératoire. On imagine déjà les affiches.

Si elle était obligée de s'engager en même temps contre la reconduction de la double circulation avec 25 Etats membres, l'UDC serait confrontée à un exercice autrement plus risqué et plus exigeant. On comprend pourquoi elle pousse des hurlements à la perspective de voir fondues en un seul projet la reconduction et l'extension de la libre circulation des personnes. On la prive d'une campagne en or où elle pourrait se défouler une nouvelle fois contre l'Europe, sans assumer, du moins le croit-elle, le moindre risque.

La «saloperie» réside sans doute beaucoup plus, même dans l'esprit de Christoph Blocher, dans cette frustration, que dans l'atteinte aux droits populaires. Ce qui ne veut pas dire, néanmoins, que la question du respect des droits populaires ne soit pas à prendre au sérieux et à mettre clairement, ouvertement, en balance avec d'autres arguments.

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