La rumeur voulait jusqu'ici que Samuel Schmid ne s'intéresse pas au Département de l'économie, que Joseph Deiss va abandonner en quittant le Conseil fédéral. On se disait aussi que economiesuisse, Marcel Ospel, Daniel Vasella, la pharma, la finance et les assurances, ce n'était vraiment pas un monde avec lequel Samuel Schmid devait avoir beaucoup d'atomes crochus.

Or c'est précisément un monde qui dérive aujourd'hui, comme le montrent les déchirements qui affectent l'organisation faîtière economiesuisse, vers une orbite qui lui est propre, loin des préoccupations du Département de l'économie. Et les milieux économiques qui secouent la tutelle arrogante des grandes multinationales zurichoises et bâloises et qui réclament une forme de reconnaissance sont beaucoup plus familiers à Samuel Schmid. Lequel, rappelons-le, a été pendant quelque vingt ans le patron des Arts et métiers bernois, un terreau qui lui est de surcroît familier par tradition familiale. Le tissu industriel, les PME sont loin de lui être étrangers. Le hasard a fait naître une sorte de coïncidence entre la clarification en cours au sein des organisations économiques et le choix qui s'offre au Bernois.

Par ailleurs, le chef du DDPS semble avoir pris goût, au cours de son année présidentielle, aux voyages et à la diplomatie, dans laquelle il n'a pas si mal réussi, que ce soit pour poser les premiers jalons de la négociation d'un accord de libre-échange au Japon, ou pour dire leur fait, au Sommet mondial sur la société de l'information, à ses hôtes tunisiens.

Or, en dehors des Affaires étrangères, l'Economie est le département le plus ouvert sur le monde et celui qui nécessite le plus de déplacements autour de la planète. Samuel Schmid semble encore, avec son bon sens terrien et son allure de notaire de campagne, le plus apte à faire passer une politique agricole qui tient à certains égards de l'euthanasie active.

Un examen attentif de la situation semble également démontrer que la reprise du Département de l'économie par Samuel Schmid présenterait beaucoup d'avantages pour nombre d'acteurs de la politique fédérale.

Un constat tout d'abord. L'UDC ne peut espérer ni occuper deux des trois départements majeurs, c'est-à-dire le DETEC, l'Intérieur et les Finances, ni laisser ses deux conseillers fédéraux changer au même moment de département. Christoph Blocher devrait quitter Justice et police en décembre 2007, après avoir fait le tour de la question et notamment mené à chef, cet automne, la révision des lois sur les étrangers et sur l'asile.

Il aura probablement le choix, en fonction de l'évolution des événements, entre le DETEC et les Finances. Selon toute vraisemblance, Moritz Leuenberger, l'actuel patron de l'Environnement, des transports, de l'énergie et de la communication, ne rempilera pas au-delà de la présente législature et Hans-Rudolf Merz, qui tend à devenir une pierre au cou des radicaux, n'en entamera pas une seconde à la tête des Finances. Christoph Blocher est réputé convoiter l'un et l'autre.

Il est hors de question toutefois que les autres partis laissent ces deux centres de pouvoir filer entre les mains de l'UDC, qui n'occupe encore pour l'instant aucun département de premier plan. Ce sera l'un ou l'autre, et il ira à Christoph Blocher ou à Samuel Schmid. Il est donc inutile que les deux se réservent pour la grande rocade de 2007. C'est aujourd'hui trop tôt pour Christoph Blocher, et on ne l'imagine guère à l'Economie. Par contre, l'occasion pourrait se révéler tentante pour Samuel Schmid.

Ses nouveaux collègues pourraient être tentés de ne pas laisser l'Economie à Doris Leuthard et de lui confier le DDPS et la réforme de l'armée, ne serait-ce que pour lui faire payer l'insolente facilité de son élection. Pour le PDC, voir son unique représentant au Conseil fédéral relégué dans un département marginal serait vécu comme une mise sur la touche, un désastre politique, malgré le profit que Doris Leuthard pourrait en tirer sur le plan de la seule popularité médiatique. Mais, à droite, des arguments solides militent en faveur d'une telle solution.

Ce scénario pourrait être écrit par les radicaux, pour lesquels les démocrates-chrétiens seront les principaux adversaires en octobre 2007, et qui ont tout intérêt à réduire les bénéfices que le PDC peut escompter de cette élection au Conseil fédéral. Il pourrait être cosigné par l'UDC. En écartant Doris Leuthard de l'Economie, on casse l'axe PS-PDC sur les affaires européennes, puisque le Bureau de l'intégration est codirigé par les deux Départements. Et par là même, on verrouille définitivement le dossier européen.

Certes, Doris Leuthard n'est pas réputée pour ses convictions pro-européennes qui paraissent beaucoup moins affirmées que celles de Joseph Deiss. Mais allez savoir avec le PDC! Ne s'était-il pas jeté dans la voie de l'adhésion, au congrès de Bâle en 1998, lorsque le chemin des Bilatérales avait semblé bouché? Confier l'une des deux clés de la boîte de Pandore à Samuel Schmid permettrait à tous les démocrates du centre, aux trois quarts des radicaux et même à une bonne partie du PDC de dormir sur leurs deux oreilles, sans plus craindre la moindre initiative intempestive sur ce dossier.

Cette solution permettrait également d'isoler encore un peu plus Micheline Calmy-Rey, bête noire de l'UDC, au Département des affaires étrangères. En profilant Samuel Schmid sur la scène internationale, on opposerait sa sage et prudente rondeur à l'agitation de sa collègue. Les démocrates du centre pourraient accentuer le tir sur la ministre des Affaires étrangères, tout en égarant quelques balles sur la nouvelle ministre de la Défense, que l'on accuserait bien entendu de vouloir faire entrer la Suisse dans l'OTAN et engager l'armée à l'étranger.

Il est vrai qu'une partie de l'UDC ne détestait pas faire un carton sur Samuel Schmid mais, en politique comme au stand, changer de cible ravive l'intérêt du tireur.

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