Depuis 1848, les sept départements du Conseil fédéral ont subi des mues successives, au fur et à mesure de la modification de l'environnement socio-économique et de l'élargissement des tâches de l'Etat. Nombreux au XIXe, ces changements ont ralenti au XXe siècle. A l'heure qu'il est, les frontières entre les départements paraissent aussi intangibles que celles de l'Afrique coloniale.

On attend toutefois du président de la Confédération qu'il présente à la fin de l'année une proposition en vue du regroupement des activités relatives à la formation et à la recherche, actuellement réparties entre les Départements de l'intérieur et de l'économie.

Le mandat de Moritz Leuenberger est directement lié aux velléités expansionnistes de Pascal Couchepin. En mai dernier, le ministre de l'Intérieur avait tenté un raid sur le domaine de Joseph Deiss, affaibli car sur le départ. L'intéressé ne s'était bien évidemment pas laissé faire et le collège avait passé la patate chaude au président de la Confédération.

Il ne s'agissait en effet pas uniquement d'un caprice de Pascal Couchepin. La réunion de la formation et de la recherche au sein d'un même département est une revendication récurrente du parlement, à laquelle le Conseil fédéral a choisi de faire la sourde oreille, entre autres parce qu'il est jaloux de ses prérogatives et qu'il entend demeurer le seul maître de son organisation. On peut donc parler d'une certaine pression du parlement sur le Conseil fédéral, peu efficace, mais avec laquelle l'exécutif doit tout de même compter peu ou prou, au moins aux yeux de l'opinion publique, au nom d'une logique diffuse de rationalité et de bonne gouvernance.

L'initiative prise cette semaine par Pascal Couchepin de proposer un échange de compétences à Doris Leuthard est sans aucun doute mûrement réfléchie. Tactiquement, elle peut répondre à deux objectifs différents. Soit elle anticipe et encourage une proposition de Moritz Leuenberger allant plus ou moins dans le même sens, soit elle vise à combattre une intention totalement différente du président de la Confédération.

Dans le premier cas, il s'agirait de préparer le terrain, auprès du monde politique au sens large, des milieux académiques concernés et de l'opinion. La manœuvre est classique, on lâche une idée et on la laisse faire son chemin, de sorte qu'elle a déjà acquis, pour autant qu'elle s'avère pertinente, une forme d'évidence et de légitimité au moment où elle est officiellement mise sur la table.

La manœuvre inverse appartient également à la panoplie de base du politicien. A supposer que Moritz Leuenberger présente à la fin de l'année une solution largement ou radicalement différente, on aboutit au cas de figure où la proposition du ministre de l'Intérieur, qui aurait déjà fait un bout de chemin, pourrait apparaître beaucoup plus intéressante.

L'initiative prise par Pascal Couchepin ne manque pas de subtilité. Il est vrai que Moritz Leuenberger n'a pas vraiment une obligation de résultat. Il est surtout limité dans sa marge de manœuvre puisque son mandat se termine à la fin de l'année. Mais tout de même, s'il tirait de son chapeau une solution permettant de sortir de l'impasse, cela améliorerait singulièrement le bilan de sa présidence. Cela ne serait pas mauvais non plus pour l'image du Conseil fédéral, qui a intérêt à montrer qu'il sait, au nom de l'intérêt général, dépasser l'image de sept individualistes arc-boutés chacun dans la défense de son pré carré contre les convoitises de ses collègues.

L'exécutif a d'autant plus intérêt à manifester un peu de souplesse aux yeux de l'opinion qu'il risque fort de siéger en 2008 dans la même composition qu'aujourd'hui. Il apparaît en effet probable qu'aucun des sept membres du collège gouvernemental n'a l'intention de démissionner, ni prochainement, ni au terme de la législature. Et il paraît tout aussi probable que, dans cette hypothèse, chacun d'eux conservera le département qu'il occupe actuellement. On aura au début de la prochaine législature le même Conseil fédéral, sans Vert et avec Blocher.

Or, à force de promettre des changements pour les prochaines élections fédérales et d'agiter des hypothèses plus ou moins farfelues pour octobre ou décembre 2007, le complexe politico-médiatique a fini par créer une attente. Cette attente risque fort d'être déçue, et l'image du Conseil fédéral risque fort d'en souffrir. Dans un monde en perpétuelle et rapide mutation, dont chacun peut éprouver personnellement les effets, les sept auront l'air de s'accrocher à leur fief avec une obstination d'un autre âge. Au début 2008, Moritz Leuenberger occupera le même département depuis douze ans, donnant un exemple de dynamisme et de mobilité qui appartient plus, pour un conseiller fédéral, au XIXe qu'au XXIe siècle.

Les propositions que vient de faire le ministre de l'Intérieur méritent pour le moins d'être discutées. Dans le contexte évoqué ci-dessus, Pascal Couchepin et Doris Leuthard, même si elle ne fait que mine d'entrer en matière sur la proposition transactionnelle de son collègue, seraient les seuls à faire preuve d'un peu de dynamisme, au sein d'un collège figé dans la défense de ses acquis.

Ce ne serait pas mal pour l'image du centre que cette démonstration de vitalité associant le vieux crocodile et la jeune première, pour mieux mettre en évidence l'immobilisme et le conservatisme de la gauche et de la droite. C'est ce que l'on appelle un bénéfice accessoire. Ce ne sont pas les moins intéressants.

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