Deux fois plus d'Asiatiques que d'Africains résident en Suisse. En Chine bien plus de travailleurs sont occupés par des entreprises suisses que dans l'Union européenne. La Chine est aussi le pays le plus actif en Afrique en ce moment. Mais tous ces faits peinent à entrer dans la conscience collective.

De nombreux Suisses pensent que les immigrants venant d'Afrique sont très nombreux. C'est une impression d'optique: on croit cela parce qu'il semble y avoir beaucoup d'Africains sur les places devant les gares, dans les trains de nuit ou dans certains quartiers. En revanche, on remarque moins les Asiatiques deux fois plus nombreux.

Il y a de multiples raisons à cela. Les Africains sont souvent en groupes. Ils appartiennent à une société qui se déplace en train et non pas en voiture. Ils sont plutôt jeunes. Les Asiatiques appartiennent probablement à d'autres groupes sociaux, comparables plutôt aux immigrés qualifiés allemands. Mais on sait par de nombreuses études que même les immigrés chinois et asiatiques de conditions plus modestes maintiennent un profil bas. Ils se relayent entre eux et par familles entières pour faire de petites ou de grandes affaires. Ils exercent souvent une activité indépendante ou libérale.

Cependant, si l'on pense aux nombreux Tamouls dans le pays, aux personnes potentiellement persécutées dans de nombreuses dictatures ou démocraties musclées d'Asie, on peut s'étonner que le discours des milieux d'accueil de requérants d'asile ou de gauche se sent plus d'affinités avec des ressortissants africains ou sud-américains. On ne rencontre que peu de témoignages de solidarité, voire de sympathie envers les Asiatiques, qui n'ont pas ici d'icônes de lutte.

L'explication se trouve dans l'histoire: les tiers-mondistes suisses et européens sont toujours colonisés par le colonialisme européen. Le reste du Sud, plus peuplé d'ailleurs, leur échappe émotionnellement. On ne le connaît pas. Les opposants asiatiques ne ressemblent pas physiquement à Spartacus ou à des révolutionnaires de la république romaine.

Ensuite, la Chine en Afrique. On sait que cet empire s'empare du continent noir. Le livre fascinant La Chinafrique (Grasset) le montre bien. Au moment même où les pays de l'Ouest annulent les dettes africaines, le gouvernement chinois submerge le continent de nouveaux milliards. En contrepartie il se fait donner des droits d'exploration et d'exploitation. Il achète des mines, des gisements, des infrastructures. Il fournit beaucoup des matériaux et des installations nécessaires directement de Chine, au lieu de les commander sur place. Bref, tous les éléments de cette «coopération technique» contredisent les limitations que les pays occidentaux se sont imposées en la matière.

La Chine soutient massivement le régime du Soudan et le renforce dans sa position vis-à-vis du Darfour. Mais où sont les protestations, les manifestations en Europe, qui devant de tels faits en Amérique latine auraient déferlé sur toutes les places publiques? Bref, les Européens n'ont pas encore intégré les multiples facettes de la nouvelle Asie dans leurs comportements et dans leur horizon intellectuel.

Les pays anglo-saxons ont une autre histoire avec l'Asie, plus intense. Les Anglais avaient le point fort de leur Empire en Asie, les Etats-Unis aujourd'hui connaissent une forte immigration asiatique sur la côte Ouest. Là encore, ces immigrés sont hautement qualifiés et voués aux valeurs de la famille, de l'éducation, de l'indépendance commerciale et de l'assiduité. La simple consultation de la page internet de la BBC britannique ou de l'International Herald Tribune documente cette affinité anglo-saxonne pour l'Asie.

Les Européens, Suisses compris, doivent faire un effort pour comprendre le monde nouveau. Il faut savoir que vue d'Asie et sur les cartes du monde cette Europe n'est que la petite queue de terre qui termine l'énorme arc asiatique. Et que vers l'autre bout de ces cartes, le Pacifique est la mare nostrum de l'Asie et des Etats-Unis, le vrai centre de gravité du monde.

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