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La semaine de... Si c'est un colosse, il est délicat, multicolore et fascinant

Le cas de l'Amérique semble simple, un pays autoproclamé empire mondial,

Le cas de l'Amérique semble simple, un pays autoproclamé empire mondial, agissant comme un rouleau compresseur sous la conduite d'un président plutôt simple d'esprit. Cette image très simpliste elle aussi n'est même pas une caricature, c'est ce que beaucoup d'interlocuteurs en privé et dans les débats publics profèrent. Je ne vais pas monter ici une défense en règle qui prouve exactement le contraire. Je vais plutôt esquisser un curriculum scolaire qui devrait être enseigné en toute impartialité dans nos écoles. Car, si beaucoup de gens adhèrent à l'image simpliste citée, c'est que peu d'écoles publiques ici enseignent le minimum de connaissances sur le pays le plus en vue du globe.

Commençons par la Constitution – elle est ancienne, très stable et ne peut être amendée que difficilement. Faute de population homogène du pays, un patriotisme, presque un culte de cette Constitution sert de ressort unificateur. Une Cour suprême très puissante affine constamment le sens de cette loi fondamentale. Les pouvoirs sont organisés en tant que «checks and balances», ils se contrebalancent. La Suisse en a copié la plupart des traits, mais les Etats-Unis ont l'avantage d'un exécutif fort, sous forme d'un seul président, élu par le peuple, qui en outre dispose d'un droit de veto au parlement, veto qui ne peut être surmonté que par un vote qualifié. Les responsabilités sont donc plus claires et plus fortes qu'en Suisse. Mais la réalité politique ajoute des complications supplémentaires – les deux partis ne votent pas comme des blocs, les parlementaires défendent des intérêts régionaux ou économiques particuliers. La plupart des présidents doivent constamment manœuvrer pour trouver des majorités. Les factions se dépassent de temps en temps pour permettre des actes politiques décisifs. Par des astuces législatives, elles remettent au président tantôt l'autorité de négocier à l'OMC, tantôt de faire passer le budget, ou encore de déclarer une guerre et de la mener en tant que commandant en chef. Ce qui était le cas pour la guerre contre l'Irak, en faveur de laquelle le candidat Kerry a voté également.

Ensuite, il y a une opinion publique et médiatique très influente sur tous ces pouvoirs. Les deux journalistes qui ont révélé le scandale du «Watergate» ont fini par faire éjecter le président Nixon; les images du personnel de l'ambassade d'Iran prisonnier de la foule en 1980 ont fait perdre à Carter sa réélection, et les images de presse des sévices infligés par les tortionnaires d'Abou Ghraib en Irak érodent fortement la position de «W» Bush. Des médias conservateurs comme ceux du groupe Fox par contre luttent dans l'autre direction.

La position du président est donc forte et faible à la fois. Le président George W. Bush a dû retirer publiquement son expression de «croisade» après le 11 septembre 2001 sous la pression des médias. Ce ne serait jamais arrivé à un empereur romain, à Poutine, au pape… Tous les présidents sont en outre entourés d'une équipe d'administrateurs, de têtes pensantes et de politiciens chevronnés, de sorte qu'il est ridicule de spéculer sur le quotient intellectuel ou la moralité défaillante de l'individu en question. La prochaine équipe présidentielle, quelle qu'elle soit, va formuler et exécuter une position tout aussi active contre le programme nucléaire iranien et nord-coréen que contre l'Irak en 2002/2003. L'Europe qui y dépêche diplomates et communiqués en sera reconnaissante.

La prochaine administration sera aussi sous surveillance internationale en ce qui concerne les déficits budgétaire et commercial. Car dès que le public et les banques centrales asiatiques ne financeront plus ces déficits par l'achat de papiers de la dette américaine, le dollar va se dévaluer fortement et les taux d'intérêt vont repartir en flèche, menaçant de ruiner les consommateurs, les entreprises et le Trésor américains. Les Etats-Unis se plient en outre aux injonctions de l'OMC. Quand celle-ci a autorisé l'Union européenne à contrer par des tarifs douaniers, les Européens les ont ciblés sur les exportations des Etats américains les moins acquis au vote Bush – ce qui a provoqué la reddition immédiate de son gouvernement.

Voilà le cours élémentaire de politique constitutionnelle, de politique internationale et de négociations monétaires et commerciales qui montre la complexité et les limites du pouvoir interne et externe de ce pays, plus explicitement construit sur les principes civilisateurs européens que maintes nations du Vieux Continent. N'est-ce pas un colosse délicat, multicolore, fascinant?

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