Une manifestation jamais vue en Suisse: des milliers de détaillants ont suivi l'appel de leurs organisations pour soutenir la décentralisation de La Poste suisse vers leurs points de vente. Je précise: une telle manifestation n'a pas eu lieu. Par contre, la décision de La Poste a suscité les manifestations bien connues de quelques représentants du personnel, pas trop nombreuses il est vrai, mais réelles.

Les perdants du moment manifestent, les gagnants de demain pas. Et pourtant, la décentralisation de la poste va faire beaucoup plus d'heureux que de mécontents. Imaginons ces dizaines de milliers de personnes qui seront gagnantes et qui auraient pu faire déborder la place Fédérale avant-hier.

Les milliers de membres des associations suisses des détaillants sont au nombre de ces gagnants. Les détenteurs et les employés des milliers de stations d'essence auraient pu s'y joindre. Les milliers d'employés des kiosques du pays nourrissent l'espoir fou de devenir des postiers en herbe. Des milliers de paysans dans les régions de montagne pourraient aspirer à un gain supplémentaire, leurs centrales laitières de même. Le millier de communes périphériques du pays jubilent, car au lieu d'avoir, comme en ce moment, un bureau de poste peu fréquenté et juste à côté une épicerie en mal de clients, cette épicerie officiera dorénavant comme agent de La Poste. Elle sera rentable, performante et pourra même élargir son offre. Le spectre de communes sans centre d'achat et sans poste à la fois est définitivement chassé. Ensuite, les chauffeurs de La Poste serviront dans les entreprises de logistique privée, les réseaux de distribution d'eau minérale ou de toute autre marchandise fleuriront à la campagne.

Cette décentralisation heureuse s'est opérée en Suède. Magnus Falkehed, dans son livre Le modèle suédois, décrit le passage qui s'est fait en dix-huit mois seulement. La poste suédoise a pratiquement abandonné tous ses bureaux pour les intégrer dans des magasins petits ou grands. Le réseau postal est devenu, de ce fait, plus dense qu'avant.

La Suisse connaît un réseau extrêmement dense de La Poste aujourd'hui - deux fois plus de bureaux par habitant que l'Allemagne. Mais ces bureaux sont des bureaux postaux sans autre activité. Et juste à côté, souvent, des structures privées parallèles de vente ou de services coexistent.

Il faut se rendre à l'évidence: en 1848, La Poste fédérale était le seul réseau national de distribution capillaire. Depuis, des dizaines de réseaux semblables se sont constitués, par les associations des détaillants, par les deux géants de la distribution alimentaire, par les stations à essence, par les chaînes de kiosque. La Poste n'a plus rien d'extraordinaire, elle est un service d'acheminement de plus.

Et c'est là que réside sa chance. Comme La Poste est un réseau excellent, avec des centres de triage et une structure des transports intacte, elle doit pouvoir faire la même chose que les autres réseaux, augmenter ses services, varier son offre. Par exemple, la poste monopole avait imposé au pays tout entier des boîtes aux lettres uniformisées, placées au bord des rues. Elle pourrait, par contre, offrir l'acheminement des colis et des lettres à la maison, au quatrième étage, si le client est prêt à le payer. Un autocollant sur la boîte signalerait simplement que ce service est demandé. Les personnes âgées nécessiteuses pourraient même faire payer ce service par les prestations complémentaires de la rente. Et les communes qui insistent sur un bureau de poste particulier pourraient l'acheter ou le subventionner.

Quel réservoir de pouvoir d'achat pour la poste! Mais pour accorder son offre et se mettre en concurrence avec les autres distributeurs, elle doit nécessairement abandonner son caractère de monopole. Sa survie même dépend de cette mue, déjà achevée par les géants de logistique que sont devenues les postes allemande, hollandaise ou française.

Tout changement peut donc faire des heureux, qui ne se reconnaissent que plus tard. On devrait innover en organisant des coalitions de gagnants au moment de décider une réforme.

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