On aura lu tout et le contraire pendant la campagne électorale des Etats-Unis. Je continue d'opter pour l'interprétation de «grandeur». Parce que le changement de majorité dans les deux chambres, en pleine figure d'un président humilié, confirme les vertus proclamées de ce pays. La libre décision des citoyens, le sans-gêne à l'égard de politiciens corrompus ou hypocrites, le changement de carnet de route imposé par l'électeur sont les vertus que les Etats-Unis essaient de faire admettre par le reste du monde. Ils les pratiquent chez eux. Les autres Etats démocratiques font de même, mais si l'on voit l'acceptation pénible ou contestée des résultats d'élections récentes au Mexique, en Thaïlande, en Ukraine, l'exemple américain est salutaire.

La grandeur, même militaire, des Etats-Unis peut sortir intacte de ce «changement de régime». Michael Lind rappelle dans le Financial Times de cette semaine que la doctrine de Colin Powell reste juste - les Etats-Unis sont le seul acteur disposant d'un pouvoir physique international - mais ils ne doivent intervenir qu'en cas de force majeure, avec l'assentiment du peuple américain et de pays coalisés. Ils ne doivent pas éparpiller leurs forces sur plus de 20 ou 30 opérations dans le monde, ou comme en Somalie, sous Clinton.

Si le géant se tient à ces principes, il restera le garant indispensable et digne de foi. Car même l'intervention en Irak était caractérisée par ces éléments nécessaires, sans toutefois produire le résultat escompté. Mais si les Etats-Unis maintiennent la probabilité d'une application de la doctrine Powell, comme les démocrates le feront sans doute, ils resteront un négociateur incontournable - même sans faire usage de la force.

Si la négociation internationale sur l'armement nucléaire iranien et nord-coréen aboutit, ce sera grâce à cette probabilité, mise en action en Irak. Ce ne sera pas à cause des communiqués incessants de l'Union européenne, en tout cas.

Cette Union européenne doit, «pour échapper à la moulinette de la mondialisation», s'unir encore plus, harmoniser tout, la fiscalité, un salaire minimum européen, les normes sociales élevées. C'est la ministre déléguée aux Affaires européennes en France, Catherine Colonna, qui l'écrit dans Le Monde de cette semaine. Mais ce ne sera pas la recette de la grandeur européenne. Car elle exhibe la frilosité française devant la mondialisation - elle passe les pays qui y participent «à la moulinette». La Suisse évolue dans l'économie mondiale pleinement et ses exportations explosent, le bilan extérieur est excédentaire de 70 milliards par an - cette moulinette produit une mousse riche qu'on accepte volontiers. L'allusion de la ministre française aux «normes sociales élevées» à harmoniser n'est pas innocente. Car la France avait inscrit dans les traités européens dès 1958 que l'harmonisation sociale devrait se faire «dans le sens du progrès», donc sur le niveau français qui déjà était d'un niveau inconsidéré et démagogique.

Cette semaine, la France a échoué à soumettre les travailleurs d'Angleterre au joug des 48 heures de travail hebdomadaire maximal. L'Union européenne maintiendra l'exception anglaise de cette règle. Celle-ci avait été imposée, à défaut d'une compétence en la matière, par le recours à «la santé du travail» en 1993, qui ne nécessite pas l'unanimité des pays membres. Mais même ce trucage n'a pas servi la France et son action malthusienne en matière de travail. Il est étrange que ses dirigeants puissent croire que travailler peu rend compétitif dans la mondialisation.

Pire, le professeur Jean-Paul Fitoussi dit dans le même numéro du Monde que les questions d'indépendance énergétique de l'Europe «ne peuvent être résolues par le marché». Il veut ériger un échafaudage énorme, une «communauté européenne de l'environnement, de l'énergie et de la recherche» (CEEER). Son article déborde de notions comme «aventure», «projet», «vaste ambition». Ces notables français épris de concepts généreux devraient faire comme moi et recouvrir leur grenier de 6 cm de fibre de verre.

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