Le débat sur l'immigration, sur la citoyenneté reprend de plus belle, y compris dans ce journal, et c'est bien ainsi. Car la Suisse a accueilli proportionnellement le plus grand nombre d'étrangers de tous les pays de taille comparable en Europe, elle en maîtrise l'intégration beaucoup mieux, mais elle souffre de tabous dans le débat sur l'avenir de cette immigration.

Un de ces tabous consiste à considérer celui qui dit «c'en est assez» d'une qualité morale inférieure à l'autre qui veut accueillir tout le monde aux frais de l'Etat. Un autre tabou est que les immigrés sans papiers, hors de toute règle, ne peuvent être renvoyés, car, dans la mesure où ils se sont habitués à leur séjour ici, ils auraient perdu leur identité d'origine. Et puis, il y a ce vieux complexe d'infériorité des Européens qui leur fait voir les ressortissants de pays moins développés comme plus naturels, mais aussi plus vulnérables, donc comme des victimes.

Cette dernière idée date de Montesquieu et de Rousseau et se combine avec le sens de la culpabilité qu'exhibent certains pour la période coloniale. Plus récemment, les écrits de Margaret Mead et de John Nance avaient suggéré qu'il existait des peuples dans un état naturel sans pouvoir, sans propriété, sans violence, avec en plus une sexualité libre. C'était truqué, tout faux, mais la projection persiste.

Mais revenons aux perspectives de l'immigration future en Suisse. Ce pays est, comme tous les autres pays, une communauté qui peut décider sa composition elle-même. D'ailleurs, aucun des pays dont les ressortissants arrivent chez nous pratique moins de surveillance à ce sujet. La communauté établie dans ce pays doit procéder selon le motif qui est aussi celui de l'immense majorité des immigrés - son intérêt propre. Il n'y a aucune différence de motivation de part et d'autre, et l'appliquer ne veut aucunement dire que l'on refuse «l'autre», comme certains l'affirment en empruntant leurs tabous à la philosophie, l'ethnologie, la sociologie.

Le motif de l'intérêt remplace l'échafaudage précaire des degrés de moralité plus ou moins élevée que certains nous infligent. L'intérêt des habitants établis en Suisse est une immigration pas trop rapide, pas trop diverse, mais une immigration tout de même. On attire d'ailleurs de plus en plus de cadres, de spécialistes, ce qui correspond au niveau élevé de l'économie nationale. On évite en même temps d'utiliser des immigrés comme des bonnes à tout faire. Mais l'intérêt de la Suisse est aussi de bien intégrer les immigrés qui sont en règle.

L'immigration dite libre d'avant 1914 n'était assortie d'aucune garantie d'existence ou de soutien social. Depuis, les pays européens sont devenus des «clubs d'assurance» pour la maladie, le chômage, l'âge, la formation, mais ces systèmes ne supportent pas une extension gratuite à l'infini. C'est donc à juste titre que la 5e révision de l'assurance invalidité demande trois ans de résidence pour postuler. L'assurance chômage connaît aussi des délais-cadres, et de moins en moins de prestations sociales sont accordées aux migrants rentrés chez eux.

Finalement, le sort de migrant n'est pas une aubaine. Il est donc plus censé d'aider les pays et les populations en difficulté sur place, à la rigueur en déposant leurs dictateurs.

Finalement, l'échange des produits est plus humain que la migration des producteurs, donc des gens. Curieusement, la plupart des gens et des partis qui refusent des règles strictes pour l'immigration s'opposent aussi à l'échange mondial.

Les immigrants des années passées faisaient concurrence au menu peuple. Par contre, ils ne travaillaient pas dans les associations, dans la politique, dans les administrations, dans les médias, dans les Eglises. Curieusement, la plupart des Suisses de ces branches ne voulaient pas entendre les préoccupations du menu peuple. Même des immigrés établis de plus longue date se sentaient un vague à l'âme. Il faut rassurer le menu peuple par l'idée de l'intérêt mutuel bien compris, du club d'assurance, de l'intégration de ceux qui respectent les règles et les lois.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.