Zurich pourra laisser construire une ou plusieurs villas de luxe en plein centre: ainsi en a décidé le peuple lors de la récente votation populaire. Quelle sagesse, en effet. On verra bientôt ces villas dans un parc privé qui abritait jadis la demeure du légendaire maire de la ville des années 1960.

La sagesse de la décision ne saute pas tout de suite aux yeux. Car chaque fois qu'un terrain encore préservé dans le périmètre d'une agglomération est en discussion pour la construction de logements, cette discussion tourne invariablement à la demande de logements populaires et bon marché. Où irait-on si des logements huppés avaient le dessus?

Eh bien, sans ces logements, on en resterait exactement à cette même progression des prix de tous les logements que l'on constate dans nos grandes villes. En effet, les bonnes années ont distribué de bons revenus et l'arrivée de nombreux cadres internationaux avec leurs familles renforce la demande de villas et de logements de haut standing. Il s'agit d'ailleurs souvent des nouveaux sièges des multinationales transférées en Suisse et ce sont eux qui paient la facture. Ce qui aboutit à un combat inégal entre le porte-monnaie des familles normales et les caisses inépuisables des grandes firmes. Les prix montent, et non seulement les prix des logements de luxe, mais ceux de la catégorie en dessous et, par effet d'entraînement, de toutes les catégories plus modestes. Pour stopper cette cascade de la demande, il faut élargir l'offre en haut de l'échelle. C'est ce que le peuple zurichois a décidé.

Cette offre ne pourra pas être satisfaite en collant un ou deux appartements plus grands sur des blocs d'appartements normaux. Il faut une réflexion sur les besoins des futurs occupants. Ils cherchent une situation centrale parce que leur mobilité quotidienne est probablement plus élevée que celle du reste de la population. Ils préfèrent la proximité d'une école internationale. Ils se sentent plus à l'aise entre des voisins qui leur ressemblent. L'accroissement de l'offre de tels logements et villas doit donc se faire par un aménagement réfléchi, aux dimensions cohérentes. Il faut souvent aménager les plans de quartier, il faut voter, car nous restons Suisses! Mais la démagogie du logement bon marché et populaire n'est pas de mise, elle n'est pas suisse.

Car la Suisse est en ce moment un centre métropolitain de même niveau que Londres ou la côte Est des Etats-Unis, d'où elle attire d'ailleurs des firmes et des cadres. De plus, en Suisse, on a toujours conçu l'équité comme commutative, à la façon d'Aristote: à chacun son dû, mais pas à chacun la même chose. C'est d'autant plus réalisable qu'en même temps la Suisse a les moyens de pratiquer l'équité distributive, selon le même Aristote: on peut simultanément prévoir la construction de logements meilleur marché.

A Zurich, un promoteur privé a construit des logements très abordables et en grande quantité à quelques centaines de mètres de la gare principale. On voit ces bâtiments d'une architecture attrayante à gauche des trains qui entrent en gare. Bref, les logements huppés et les logements populaires ne sont en concurrence que sur un terrain particulier, non pas dans une politique d'aménagement réfléchie. Seule la démagogie ambiante fabrique cette rivalité d'affectation.

Au sujet du droit de recours, peut-être les interventions de mandataires pas toujours très mandatés par le menu peuple s'estompent-elles. Des associations normalement protestataires renoncent à des recours, à Andermatt, contre des villas de luxe que projette le milliardaire égyptien; à Zurich-Dietikon contre des centres commerciaux et en ville de Zurich contre le projet du musée national. Est-ce une nouvelle tendance, ou un silence étourdissant pour faire échouer l'initiative limitant les recours soumise au peuple en novembre? On verra bien. Mais l'optique commutative qui sert tous les intérêts en présence ne tient pas à une seule votation, elle tient à un rééquilibrage des différents besoins en logement.

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