Mais qui va acheter tous ces produits que la croissance retrouvée de l'économie suisse déverse sur nous? Est-ce que ça peut continuer à l'infini, et au rythme des intérêts composés? Car un taux de croissance de 3,5% fera doubler le flux des biens et services en exactement vingt ans.

Il m'arrive à moi aussi, économiste convaincu, de me poser ces questions. Quand on voit les magasins de gadgets, quand on voit ce que les autres achètent – les autres, bien sûr –, on doute quelquefois du sens de l'Histoire.

Un des ressorts de la croissance, côté débouchés, est clairement le «toujours plus». Chaque ménage peut s'imaginer occuper une chambre de plus. C'est d'ailleurs ce que la maigre croissance des vingt-cinq dernières années a pu apporter. Chaque ménage aujourd'hui occupe effectivement une chambre de plus! Avec cette chambre supplémentaire, on demande des meubles et, dans les armoires, on accumule les gadgets. Ce côté matériel de la croissance soulève bien sûr des doutes écologiques justifiés, bien que l'aménagement puisse densifier et non pas étendre les villes.

Un autre ressort de la demande est immatériel. L'économie est constituée aux trois quarts par les services. La moitié de ces services agrémente la vie, l'autre moitié gravite autour de la production matérielle. Car l'automatisation presque totale des usines demande des supports en amont et en aval – recherche, logiciels, conseils, transports, publicité, financement, assurances, juristes, télécommunications. Il y a vingt-cinq ans aussi, ces prestataires de services portaient des tabliers blancs et signalaient mieux qu'aujourd'hui leur appartenance à l'appareil industriel. L'effet de ces services est d'augmenter la productivité de la gigantesque machine économique. Ils s'activent du côté producteur de la croissance.

Le côté producteur tout comme celui des débouchés sont actionnés par les nouveaux entrants dans le marché du travail. Et là, la Suisse est championne européenne. Cette année encore, par rapport au début 2005, nous occupons à nouveau 30 000 personnes de plus. Une part de cette main-d'œuvre est immigrée, une part résulte de la résorption de chômeurs. Ces gens produisent plus, et ils demandent leur dû – avec leur salaire ils s'installent, ils consomment. Les immigrés surtout grimpent rapidement l'échelle du confort matériel pour rattraper les autochtones.

Et le dernier ressort de la croissance est imperceptible, il ne se confirme que dans la durée du développement économique. Tout le monde troque des activités ménagères non solvables contre des activités marchandes.

On industrialise en quelque sorte ce que l'on faisait soi-même. La machine à café toujours prête en est un exemple, dont la consommation en électricité et en aluminium que j'avais mentionnée ici (une lectrice me signale que la séparation des déchets peut s'opérer là aussi). Le nettoyage, les soins sont des domaines importants où le transfert aux activités marchandes se propage. Et la tendance va vers les moindres détails: si l'on essuie une goutte d'huile avec un morceau de papier ménage et non avec un chiffon que l'on essore deux fois sous l'eau chaude, on achète ce papier, on fait tourner l'économie, mais on économise de l'énergie en même temps. Si un milliard et demi de Chinois s'y mettent, on voit l'importance des détails de comportement sur la croissance.

Ce dernier exemple explique à la fois une contribution à la croissance et une économie d'énergie. Tous les procédés ne réunissent pas ces deux effets souhaitables. Les transports privés en sont l'exemple patent. On a troqué des modes de locomotion personnels, à pied ou à bicyclette, contre la voiture. Cette machine fait croître tout un circuit économique qui englobe aujourd'hui un huitième du produit national et qui nous prépare un gâchis énergétique et environnemental.

Les interrogations sur le sens de la croissance que tout le monde se pose peuvent donc trouver des explications satisfaisantes, et il ne faut pas en appeler à une quelconque «entité centrale» qui ferait de meilleurs choix que les particuliers pour aller dans le bon sens de l'Histoire. Mais il y a des changements de comportement spécifiques à actionner là où nous allons droit au mur. C'est le cas avec la consommation de l'énergie et avec la dilapidation du paysage.

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