Je disais la semaine passée que l'empire bicéphale autour de l'océan Pacifique, composé de la Chine et des Etats-Unis, devrait amener la partie chinoise vers la même synthèse des principes du marché et de la démocratie qui est celle de l'Occident. Mais il y a une alternative.

Le modèle de développement chinois, depuis bientôt vingt ans, est celui d'une économie plus ou moins libre, propulsée par les marchés, mais évoluant dans un cadre fixé au préalable par une autorité centrale, musclée, et qui est celle d'un parti, non du peuple. Cette autorité corrige rapidement les dérives du système, au besoin par des exécutions.

De ce constat, on arrive à l'autre possibilité: ce système se distingue par une croissance rapide, par un succès commercial incontestable envers l'autre partie du duopole, les Etats-Unis, et aussi envers l'Europe. Il pourrait devenir un point d'attraction pour les régimes d'Afrique et d'Amérique latine qui aspirent à un développement rapide sans vouloir trop céder à l'ingérence du peuple en matière politique. Le leader vénézuélien Hugo Chavez proposait une constitution tendant vers un tel système: «caudillo+ capitalisme+ socialisme+ croissance». Le peuple vient de la refuser, et Chavez obéit - pour l'instant.

Jusqu'à présent, le système chinois s'est montré très maniable. Les droits économiques existent, y compris la propriété privée ancrée dans la constitution. Les entreprises s'allient avec des firmes étrangères, se font inscrire en bourse. Internet est accessible, tout en évitant quelques sujets trop chauds, épurés par Google sur demande des autorités. Des failles trop voyantes sont corrigées tout de suite, tels les jouets aux couleurs de plomb, ou les bas salaires qui devraient augmenter de près de 6 à 10 pourcent par an.

Ce modèle est déjà en exportation. Près de 750000 Chinois sont en Afrique, selon l'agence de presse chinoise. Ils travaillent sur les chantiers des projets promis par les dirigeants chinois à coups de milliards. Souvent, ces milliers de travailleurs et d'experts habitent dans des enclos protégés par des fils barbelés. Les travailleurs locaux sont supervisés par des contremaîtres chinois. Les produits qui entrent dans ces constructions sont massivement importés de Chine, y compris un chemin de fer au Congo pour amener du ciment. Le paiement des contrats se fera par des fournitures de pétrole pour des années à venir. Déjà l'Angola est le fournisseur étranger le plus important de la Chine. A côté des entreprises chinoises sous contrat, des indépendants chinois s'installent, tant en Afrique, qu'en Amérique du Sud et du Nord, sur la côte Ouest du Canada et en Europe de l'Est.

Les régimes d'Afrique et d'Amérique du Sud apprennent ainsi une méthode qui ressemble à s'y méprendre au développement colonial d'avant 1939. Mais s'il fonctionne, il pourrait prévaloir dans ces contrées dont l'essor économique avait échoué par leur inhabilité à mettre sur pied les institutions nécessaires. Mais cette fois, ce ne seraient pas les institutions chéries par le modèle occidental.

Le système doit encore apporter ses preuves. Si le micromanagement marche bien en Chine même, il pourrait échouer dans les grandes orientations.

Les problèmes écologiques du projet gigantesque du barrage des Trois Gorges et de l'eau en général en sont des exemples. Le manque de consommation, l'épargne énorme qui se rue à la bourse, le cours trop bas de la monnaie et les avoirs géants en dollars, sujets à dévaluation si la monnaie montait, tout cela demandera des macrodécisions qui pourraient perdre l'autorité centrale, responsable sans équivoque.

Le modèle occidental a confié ses décisions aux millions de particuliers, aux communes locales, à un parlement qui critique et réoriente la direction. Ce partage du pouvoir amortit les chocs, il répartit les responsabilités - et les reproches éventuels. Il sera fascinant de voir quel système sera plus stable, plus riche dans dix ou vingt ans. Le défi chinois ne réside pas dans ses marchandises bon marché, mais dans ce pari sur le système politique favorable à la croissance.

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