Il nous a été donné d'entendre le nouveau Winkelried suisse à la radio, de faire la connaissance d'un des héros de notre temps: le conseiller national Erwin Jutzet défendant l'attitude peureuse, silencieuse des autorités suisses après les invectives d'Israel Singer, le président du Congrès juif mondial. Singer assimile la neutralité suisse à un «crime» face au mal de l'Allemagne nazie. Par sa docilité, Jutzet, en tant que président de la très influente Commission parlementaire des affaires étrangères, a ainsi adopté exactement l'attitude des autorités suisses d'il y a dix ans, qui les avait menées droit dans le bourbier des plaintes collectives aux Etats-Unis. Malheureusement, Jutzet représente très bien cette couche majoritaire des politiciens suisses, pleins de remords, se faisant plus petits qu'ils ne le sont, s'excusant de l'histoire du XXe siècle et aussi de l'Alleingang face à l'Union européenne. Or, la Suisse a fait figure d'exception stupéfiante par son opposition ouverte à Hitler. Elle a été le seul des petits pays à s'être armé jusqu'aux dents, à ne pas avoir eu un mouvement nazi important, et son conseiller fédéral Hermann Obrecht a prononcé, la nuit après le voyage d'abdication à Berlin du président tchèque Emil Hàchas, la phrase qui allait souder la nation: «Nous n'irons pas faire de pèlerinage à l'étranger.» C'était une attitude churchillienne, rare, inouïe en Europe.

Par son existence même, et pour assurer son existence et celle de 100 000 réfugiés – un nombre presque égal à celui des Etats-Unis – la Suisse a fait des affaires avec le Reich. Le jugement par les études Bergier est trop sévère, car la Suisse a fait aussi des affaires avec les Alliés. Et la neutralité est un concept kantien, car Kant, le célèbre philosophe de Königsberg, avait établi comme «impératif catégorique» de l'éthique de se comporter d'une façon qui, si elle était suivie par tout le monde, pourrait être la loi générale. Si tout le monde était neutre envers ses voisins, il n'y aurait pas de guerre. La neutralité remplit parfaitement les devoirs moraux d'un Etat. Mais qui de nos politiciens en est conscient? Qui le professe haut et fort? Non, ce nouveau type de Winkelried se soumet à l'extérieur, invoque le silence, la passivité envers les attaques grandiloquentes de Singer et se défend seulement contre ses propres citoyens incrédules, comme c'était le cas lors de ces questions-réponses à la radio.

L'argument le plus inadmissible de Jutzet est que «recommencer ce ping-pong» par des déclarations favoriserait l'antisémitisme. Les juifs et leurs organisations ont le droit d'être des participants à tout débat à niveau égal, pas comme des êtres à part, soumis à des exceptions. Ce qui reste vrai, et c'est là l'essentiel lors de cette commémoration d'Auschwitz, c'est le caractère singulier de la machine d'anéantissement nazie. La planification froide et détaillée, l'anéantissement à l'échelle industrielle par les autorités allemandes reste sans commune mesure, et Singer a raison: l'impassibilité des populations et d'une partie des Eglises européennes était coupable.

Il ne faut cependant pas perdre de vue que des génocides se déroulent sous nos yeux, qui ont leur aspect singulier aussi, où le silence et la passivité sont aussi coupables. Les tueries au Rwanda d'il y a dix ans ont éliminé un million de personnes, et on continue de s'entre-tuer dans le sud du Congo pour un oui ou pour un non. La France de Mitterrand avait fait preuve à cet égard d'une inactivité que certains observateurs jugent sévèrement. Les réactions se font également très molles contre les tueries ethniques pratiquées par les gouvernements du Soudan depuis trente ans. Au Rwanda et dans les Balkans, les génocides étaient recommandés et guidés en détail par les radios, liant ainsi passion scélérate, techniques modernes et intérêts spoliateurs. Tout aussi singulier a été, pour compléter, le stalinisme, un système qui est arrivé à tuer des millions de personnes pendant vingt ans sous prétexte qu'elles étaient infidèles à un parti.

Toutes ces tueries dans des sociétés dites développées nous imposent le pessimisme qu'il faut transformer en humilité par une forte résistance aux passions et aux conformismes de tout genre.

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