Qu'y a-t-il de plus édifiant, de plus scientifique qu'une «étude qualitative»? C'est en ces termes qu'un nombre croissant d'études se présentent. La dernière en date est «l'étude qualitative» mandatée par le responsable de Pro Infirmis à Neuchâtel et qui suggère que les personnes déboutées par l'assurance invalidité tombent à la charge d'autres caisses.

L'Office fédéral des assurances sociales réfute clairement cette étude - et c'est une première. Car étude «qualitative» veut dire que l'on ne dispose pas de statistiques fiables, mais que l'on procède par des interviews de quelques personnes concernées. C'est un procédé très restreint, en tout cas il est opposé aux études fournies par d'autres scientifiques qui cherchent des données sur un échantillon le plus large possible (au moins 300 cas, ou mieux encore, 1000), et en extrapolent ensuite des généralisations.

L'enquête neuchâteloise reposait sur 69 personnes qui avaient consenti à ouvrir leur dossier. Une autre étude faite à l'Uni de Neuchâtel interrogeait, entre autres groupes, trois sans-papiers albanais à Genève et trois à Zurich pour disserter doctement sur «Migration, précarité et santé».

Les conclusions à partir de ces quelques cas peuvent paraître hardies. Une étude devrait analyser des hommes et des femmes, des Suisses et des immigrés, des citadins et des campagnards, des gens formés et non formés, avec et sans enfants. Avec 50 cas dans chacune de ces catégories - le strict minimum - on arriverait déjà à 500 interviews à mener. D'ailleurs, le résultat matériel de l'étude neuchâteloise, à savoir qu'une partie des personnes déboutées travaillent à mi-temps, qu'une autre partie est soutenue par la famille et que seule une troisième partie s'adresse à d'autres caisses de soutien, correspond exactement au résultat voulu par la timide réforme de l'assurance invalidité.

Le Fonds national de la recherche scientifique a déjà financé de telles études-interviews qui me semblent peu scientifiques. Les départements de sciences humaines des universités suisses en sortent de plus en plus. Pourquoi les protestations ont-elles été rares jusqu'à aujourd'hui? Je me l'explique par le peu d'importance que le public accorde à la multitude d'études sociologiques qui sortent tous les jours. On en devine souvent les conclusions avant la lecture.

Une autre raison de ce mutisme réside dans le fait que ces études se vouent à des milieux simples, minoritaires - à des invalides, des immigrés, des pauvres, des gens peu instruits. Comme ces milieux sont qualifiés de défavorisés privés d'expression, il faut leur donner une voix à travers l'enquêteur, l'étude - et celle-ci doit nécessairement être différente des procédés appliqués sur les grands ensembles sociaux.

De cette façon, les enquêteurs réussissent le coup d'immuniser leur procédé contre la critique. Toute autre démarche violerait l'objet timide, faible, victimisé de cette science, dirait-on. Et les observateurs n'osent rien redire. Ils sont priés de respecter la bonne volonté, la moralité supérieure des enquêteurs de phénomènes sociaux minoritaires.

Comme toujours, le côté problématique d'une démarche saute aux yeux si l'on applique le même raisonnement envers d'autres minorités. Les chefs d'entreprises qui encaissent des millions sont une minorité, on le sait. Mais pour tâter leur solitude, le dénigrement subi, on pourrait procéder à une étude qualitative, en interroger cinq ou dix. Leur donner la parole. Et tirer des conclusions. Ou bien on pourrait rassembler une quinzaine de petits patrons pour leur faire dire tout le mal qu'ils pensent de l'Etat accapareur ou des fainéants de 20 ans chouchoutés par l'assistance publique... et vendre le tout comme étude qualitative. Ce serait du non-sens, mais les études existantes sont souvent tout aussi partisanes.

Le mot «qualitatif», il est vrai, ne postule pas une supériorité dans la qualité scientifique, mais il veut marquer la différence avec les méthodes dites quantitatives qui exploitent des tas de statistiques et qui aspirent à la représentation la plus complète possible. Par la pauvreté de la démarche cependant, certaines de ces études n'ont aucun sérieux. Au mieux, elles pourraient déblayer le terrain, esquisser une étude ultérieure à faire, mais de là à en faire une branche reconnue de la science sociale, il y a un pas que je ne franchirai pas. Il faut espérer que le Fonds national de la recherche scientifique se ravise, ne serait-ce que pour justifier son nom.

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